En Haïti, les résultats du premier tour de la présidentielle sont contestés

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Par Jean-Michel Caroit,Le Monde

Un partisan de Moïse Jean-Charles, tué après l'annonce des résultats lors d'une manifestation à Port-au-Prince, le 5 novembre.

Manifestations de protestation et accusations de fraude en faveur du poulain du président sortant Michel Martelly : un climat de crise post-électorale s’est installé en Haïti après le scrutin du 25 octobre, qui s’était déroulé dans le calme. La participation est restée modeste, d’environ 26 %. Le candidat du pouvoir, Jovenel Moïse, est arrivé en tête avec 32,81 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle selon les résultats préliminaires fournis par le conseil électoral. Le second tour, le 27 décembre, l’opposera à Jude Célestin, dauphin de l’ex-président René Préval, crédité de 25,27 % des voix.

« Ces résultats ne reflètent pas le vote du peuple, celui qui est placé en première position n’est pas à sa place, tout le monde sait qu’il y a eu fraude », a protesté Jude Célestin lors d’une conférence de presse au siège de son parti Lapeh (la paix en créole). Face à « cette farce ridicule », il a exigé un nouveau décompte des voix « juste et réel pour écarter tous les cas de fraude ».

Les manifestations de partisans de candidats de l’opposition ont été réprimées sans ménagement par la police. Peu après l’annonce des résultats, le 5 novembre, Maxo Gaspard, un jeune militant de la Plate-forme Pitit Dessalines (« fils de Dessalines » en créole) a été tué de plusieurs balles dans la tête. Les barricades de pneus enflammés, les jets de pierre et les tirs sporadiques ont entretenu un climat de peur à Port-au-Prince, où beaucoup d’écoles, de bureaux et de commerces ont fermé leurs portes. Les syndicats de chauffeurs des transports publics ont lancé un mot d’ordre de grève pour lundi 9 et mardi 10 novembre.

Arrivé en troisième position avec 14,27 % des voix, le candidat de Pitit Dessalines, Moïse Jean Charles, a annoncé « une bataille juridico-politique pour exiger le respect du vote populaire ». Cet ancien sénateur, opposant acharné au président sortant, a dénoncé l’arrestation de plusieurs de ses partisans dans la capitale et au Cap-Haïtien, la deuxième ville du pays. En quatrième position avec 7 % des suffrages, Maryse Narcisse, la candidate de la Fanmi Lavalas (« Famille Lavalas », le parti créé par l’ancien président Jean-Bertrand Aristide) a dénoncé « un coup d’Etat électoral » et appelé ses partisans à la « mobilisation pacifique ». Me Gervais Charles, avocat de la Fanmi Lavalas, a fait valoir qu’un des membres du conseil électoral, Jaccéus Joseph, avait refusé de valider les résultats. La distribution massive de cartes d’accréditation de « mandataires »(représentants) de partis et d’« observateurs bidon » a constitué le principal mécanisme de fraude, en permettant le vote multiple « en dehors des listes d’émargement », selon le défenseur des droits de l’homme Pierre Espérance.

Jovenel Moïse, le 6 novembre à Port-au-Prince.

Plusieurs candidats d’opposition, éliminés de la course, ont annoncé qu’ils appelleraient à voter en faveur de Jude Célestin. Ce dernier et six autres candidats d’opposition ont adressé une lettre au conseil électoral réclamant la formation d’une commission d’enquête indépendante sur « les nombreux cas de fraude et de bourrage d’urnes ». Comparant les résultats « aux élections officielles des régimes dictatoriaux », les signataires ont mis en garde contre « un dangereux retour au passé… susceptible de plonger le pays dans l’anarchie et le chaos ».

« Continuer sur la voie du progrès »

Assuré de l’appui du président Martelly et des ressources de l’Etat, Jovenel Moïse ne semblait pas s’inquiéter d’une possible alliance de l’opposition autour de Jude Célestin. Vendredi, au micro d’une station de radio locale, il s’est présenté comme « le président de tous les Haïtiens »« Ce résultat va nous permettre de continuer sur la voie du progrès, de corriger ce qui mérite d’être corrigé et de venir avec des nouveautés dans les domaines de l’agriculture, de la construction, du tourisme et des services », a ajouté ce novice en politique, qui a développé une plantation de bananes pour l’exportation.

La communauté internationale « a pris note des résultats préliminaires du premier tour de l’élection présidentielle » et insisté sur la nécessité d’organiser un second tour le 27 décembre. La mission d’observation de l’Organisation des Etats américains a souligné que ces résultats « concordent avec les observations faites par la mission le 25 octobre ». Sandra Honoré, qui dirige la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), et les « pays amis » du « Core Group » (Brésil, Canada, Espagne, Etats-Unis, France et Union européenne) ont déploré les actes de violence et appelé tous les acteurs à « traiter les contestations en conformité avec le décret électoral ».

A Port-au-Prince, le 6 novembre.

Quel que soit le vainqueur de la présidentielle, il ne disposera pas de majorité au Parlement. Selon les premiers résultats des législatives annoncés dimanche, le Parti haïtien Tèt Kale (« tête chauve », au pouvoir) n’aura la majorité ni à la Chambre des députés ni au Sénat. La représentation parlementaire sera divisée entre une dizaine de partis. Plusieurs élus ou candidats ayant de bonnes chances de l’emporter sont accusés de narcotrafic. C’est le cas de Guy Philippe, un ancien officier de la police poursuivi par la justice américaine.

 

Haïti s’enfonce dans la crise électorale

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Le candidat à la présidence Jude Célestin, arrive en 2e position selon les résultats provisoires du premier tour, conteste un processus électoral «asservi par le pouvoir».REUTERS/Andres Martinez Casares

Si la journée de vote du 25 octobre s’était déroulée sans incidents majeurs, depuis cette date, les accusations de fraudes électorales se multiplient en Haïti. Et lundi 9 novembre, sept candidats à la présidence, dont ceux arrivés en 2e et 3e position du premier tour, ont formé un front commun pour contester la validité des résultats préliminaires publiés jeudi dernier par le conseil électoral. Ensemble, ils dénoncent l’emprise du pouvoir en place sur le processus et réclament une commission indépendante pour enquêter sur les cas de fraudes.

Les accusations de manipulation du scrutin par le pouvoir exécutif sont très loin de s’atténuer. Dans une lettre adressée lundi 9 novembre au Conseil électoral provisoire, sept candidats à la présidence réclament une commission d’enquête indépendante car ils considèrent que la commission interne au CEP « s’est montrée complètement asservie par le pouvoir en place ».

Ces sept candidats contestent le fait que Jovenel Moïse, le candidat choisi par Michel Martelly pour lui succéder, soit arrivé en tête du premier tour du scrutin en obtenant plus de 32% des suffrages. Jude Célestin, annoncé en 2e position, fait partie des contestataires tout comme Moïse Jean-Charles, crédité de la troisième place.

Tous deux ont boudé la possibilité offerte par la loi électorale de contester ces résultats devant les tribunaux électoraux. Le souci est que ce mouvement ne réunit pas l’ensemble des forces d’opposition : Maryse Narcisse, candidate du parti Lavalas, arrivée en 4e position, a, elle, déposé un recours en suivant la voie légale.

Yo koupe tout pye bannan yo nan Trou du Nord…

 

L’OEA observera le second tour des élections présidentielles

La Mission d’observation électorale de l’Organisation des États Américains (MOE-OEA) en Haïti,annonce dans un communiqué qu’elle prend note de l’annonce faite hier par le CEP des résultats préliminaires des élections présidentielles, qui concordent avec les observations faites par la Mission le 25 octobre.

Selon ces résultats, aucun des candidats n’a obtenu la majorité absolue (50 % +1) ou une avance de 25 % sur son poursuivant, tel que prescrit par la Constitution et le Décret électoral pour remporter la présidentielle, rendant un second tour nécessaire. Au regard des ententes existantes entre le Gouvernement d’Haïti et le Secrétariat général de l’OEA, l’Organisation déploiera une Mission d’observation électorale pour le second tour des élections présidentielles prévu au mois de décembre. L’OEA réitère l’importance de voir les phases finales du processus électoral conduites en accord avec les normes préétablies et dans un climat de paix et de calme.

En prévision du second tour de ces élections, la MOE-OEA encourage tous les partis politiques ayant pris part au scrutin à travailler et s’investir ensemble dans la construction d’une démocratie haïtienne plus vigoureuse et plus inclusive.

La Mission croit que la volonté politique, ainsi que des actions résolues du CEP permettront de surmonter les difficultés rencontrées lors des élections du 25 octobre. La MOE-OEA soumettra aux autorités électorales pour leur considération un rapport contenant des recommandations pour le prochain tour d’élections. Ces recommandations viseront principalement le rôle et la gestion des mandataires, une source de préoccupations durant le vote du 25 octobre.

La Mission encourage les partis politiques et les citoyens à faire usage des voies légales disponibles pour faire valoir toute potentielle inquiétude. Elle exhorte les autorités compétentes à enquêter sur les allégations d’irrégularités présentées et à sanctionner tout acte proscrit par la Loi.

La MOE-OEA appelle tous les Haïtiens à poursuivre leur engagement dans le processus électoral et à participer massivement au second tour des élections présidentielles.

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