Sante : Urgences de nuit à Port-au-Prince

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L’entrée principale de l’Hôpital de l’université d’Etat d’Haïti © Gaspard Dorélien/Fotomatik Haiti

En Haïti, les médecins travaillent dans de sordides conditions. Récit d’une désagréable errance nocturne.

 

Pour rester anonyme, on appellera mon ami, Robert. A 21h 48, il m’appelle:  

—«Je suis malade. De fortes douleurs aux reins. Veux-tu m’emmener à l’hôpital?», bafouille Robert.  

—«A quel hôpital tu veux que je t’emmène?», lui demandai-je, perplexe, présageant déjà le tableau.  

—«Aucune idée», tonne-t-il, sous la pression de la douleur.

Après avoir un peu arpenté la commune de Delmas 67 à l’ouest du pays —la ville, immense, est divisée en plusieurs sections— notre périple nous conduira au service des urgences de l’Hôpital général.

Robert y trouvera des soins. Dieu merci, il n’a pas été gardé. Car, de la place, il n’y en avait plus dans ce nid de microbes au visage cadavérique du service des urgences de l’HUEH.

Robert a 33 ans. Il habite à Delmas, commune de Port-au-Prince. Douze minutes après son appel, je suis chez lui. Il a pour toute fortune les deux mille gourdes, monnaie haïtienne, qui auraient dû servir à l’achat de nourriture pour son nourisson.

«L’hopital est transféré»

Il n’a aucune assurance-maladie, bien qu’il travaille dans deux grandes et prestigieuses entreprises à Pétion-Ville.

Pour avoir déjà emmené un accidenté à ce service, je lui propose l’hôpital géré par Médecins sans frontières, dans le camp de réfugiés du séisme de janvier 2010, sur la grande cour de l’école Saint-Louis de Gonzague, à Delmas 31.

Les soins y sont gratuits, rapides, et ils ont, sur place, tous les moyens pour faire des analyses et des radiographies. 

22h11. Nous butons sur la fermeture des barrières de l’entrée du camp, qui donnent aussi accès à l’hôpital de Médecins Sans Frontières. Deux résidents, dont l’un en pyjama, nous invitent à regarder le panneau.

«L’hôpital Médecins sans frontières est transféré à Sarthes.»

Robert fait la moue, la ville est à cinq kilomètres. Ses douleurs ne se calmeront pas de sitôt. Nous sommes abattus.

L’homme en pyjama nous déconseille de nous aventurer, à pareille heure, sur la route conduisant à Sarthes.

Il ajoute, désolé:

«le transfert de l’hôpital Médecins sans frontières est une grande désolation pour les habitants de Delmas».

Il ne croyait pas si bien dire.

Le smartphone de Robert lui fait signe. Un ami sur Facebook lui suggère l’hôpital La Paix à Delmas 33.

22h18. Nous prenons place dans le parking du centre hospitalier. A la réception, un homme, calé dans une chaise, nous balance, sans ménagement et avec un naturel effarant:

«On n’a pas de service des urgences ici, la nuit. Nous ne recevons que les femmes enceintes prêtes à accoucher.»

Les douleurs de Robert se font à nouveau sentir. Son visage se rembrunit davantage lorsque le réceptionniste poursuit sa diatribe:

«Il n’y a pas quatre solutions, messieurs: l’Hôpital général», nous recommande-t-il, en épongeant sa bouche d’une serviette en papier. Il dînait.

L’Hôpital général est le plus grand centre hospitalier public d’Haïti, à, Port-au-Prince, aussi appelé Hôpital de l’université d’Etat d’Haïti – HUEH.

HUEH, à bord, tous! 

22h43. La grande barrière verte de l’HUEH s’ouvre après deux retentissements d’avertisseurs. Une écriture lavée, sur un mur à gauche de l’entrée, indique le service des urgences.

Dès l’entrée, le décor est planté. A gauche, un homme, dans la cinquantaine, est allongé sur le côté et se sert de sa paire de bottes pour tout oreiller. Sur des chaises, plusieurs personnes —des femmes surtout— se déboîtent les mâchoires et tentent de lutter contre le sommeil.

Robert et moi traversons en trombe la petite allée où, des deux côtés, des gens dorment à même le sol. 

A l’endroit où se trouve un des médecins de garde, on nous apprend que nous devrions faire un dossier à l’entrée.

Nous revenons à ce qui doit être justeune banale salle d’attente. Une dizaine de personnes s’y agglutinent. Malades et parents compris.

Sur trois chaises, une jeune femme dans la trentaine est allongée, un sérum suspendu à un pieux est relié à son bras gauche.

Une autre, au regard désespéré, chasse les mouches qui prennent pour appât le corps dénudé de son très jeune enfant, plongé dans un profond sommeil. 

Derrière des grilles métalliques, à l’entrée, un homme sort un épais cahier. Il enregistre le nom de Robert et l’heure de son admission. Sur une carte et une feuille, il gribouille à nouveau le nom de Robert, son âge, son adresse. Il ne réclame pas un centime.

L’homme nous fait signe de frapper à la porte en fer d’à côté. Personne ne répond. Nous entrons. Devant un vieux bureau qu’un jeune médecin et une infirmière, fort avancée dans la cinquantaine, partagent, un patient et deux parents écoutent les instructions.

C’est au tour de Robert. Questions d’usages.

«Depuis quand ressentez-vous les douleurs…?» 

Images de fin du monde

L’esprit libéré, mes yeux et mon odorat s’ouvrent à l’espace: il est empuanti. J’y repère du sang coagulé, maculé le long du sol.

Ça et là, sur la céramique tachetée de saletés, des boules de coton imbibées de sang renforcent l’ornementation. 

Le problème de Robert est identifié: il souffre de calcul renal. Le médecin griffonne sur un morceau de papier blanc sans en-tête de l’institution, mais signé et scellé, trois médicaments à aller acheter en dehors de l’hôpital.

Je sors. Sur la cour, le morceau de papier en main, un homme corpulent, chemise blanche à manches courtes, me rattrape.

«C’est pour des médicaments?», me harcèle-t-il.

Hargneusement, je lui demande s’il possède une pharmacie ambulante. Un deuxième, cravaté, me rejoint et demande à voir la prescription. Intrigué, je joue le jeu. Un simple coup d’oeil, il me balance un prix:

«110 gourdes»

J’ai cru avoir affaire à un agent délégué de l’une des pharmacies en face de l’hôpital. Il me demande, presto, de le suivre à la sortie.

On traverse la rue. A une dizaine de mêtres, il s’arrête près d’une camionette blanche, qu’il ouvre sans clef et fouille dans des boîtes et des sachets.

Il tire un petit sachet, me met deux seringues et deux petites ampoules. Je vérifie à la lumière d’un de mes portables si le griffonnage sur le papier correspondait à la marchandise. Correct.

Mais je n’en reviens pas. Je viens d’exécuter une prescription dans une voiture-pharmacie. Je demande à voir la boîte qui contenait l’ensemble des ampoules. Elles expirent en décembre de l’annee prochaine..

Il précise pour moi: c’est juste des calmants contre la douleur. On va faire deux piqûres à ton malade, et d’ici un quart d’heure, il n’aura plus mal. Je lui donne 100 gourdes. Il laisse tomber les dix gourdes. 

Chose dite, chose faite. L’infirmière, sympathique et causante, fait les deux piqûres à Robert, assis sur une chaise en face d’elle.  

«Dans un quart d’heure, tu n’auras plus mal», reprend-t-elle, comme le pharmacien ambulant.

Elle demande à Robert de se hisser sur une espèce de lit avec un matelas recouvert d’un cuir vert, dont la propreté est plus que douteuse. Il n’est pas recouvert. Les patients qui l’ont précédés y ont laissé sang et pus.

Robert a une excuse en béton pour éviter de s’allonger sur ce foutoir.

—«J’ai davantage mal quand je suis couché

L’infirmière n’en démord pourtant pas:

—«Allonge-toi». 

«Il est permis de rêver en couleurs»

Un accidenté arrive. Plus grave que Robert. Trop content, il cède sa place. Le nouvel admis a la tête enrubannée. Il s’est déchiré la tête dans un barbelé.

Il prend place sur le matelas vert. Un jeune médecin arrive. Aiguille et fil en main.

En 10 minutes, il remet la tête du blessé en état. Enfin, presque. Ce dernier se lève, tout content, laissant derrière lui un matelas rougi de sang. Il ne sera pas nettoyé. Le prochain malade y prendra place.

Dans la salle où sont gardés en observation les patients reçus en urgence, c’est le calme plat. Tous dorment. L’odeur pourrie de sang et de chair en décomposition y règne. Les lits sont en hauteur et de formes différentes.

Les couvertures sont apportées par les malades. Elles sont de toutes les couleurs. Le sol est sale. Le robinet du lavabo, en face du carré des médecins de garde, ne crache plus une seule goutte d’eau.

Sous un lit en face, trois parents prennent place. Sur un simple drap, posé sur le sol infesté de microbes.

Pas très loin, toujours par terre, une autre dame allaite son bébé. Tous deux dorment.

«On n’a pas d’outils, nous sommes très sous équipés, mais quand un malade arrive aux urgences, nous faisons l’impossible pour lui offrir le maximum de soins», raconte un jeune médecin, dans la trentaine. 

Quand plus rien ne reste ou n’existe à l’HUEH, il y a encore ces jeunes médecins et infirmières qui se démènent pour sauver des vies. Avec les mains vides. Si vous les interrogez sur l’image de fin du monde qui caractérise ce service des urgences, ils vous répondront avoir connu pire.

Résilience. Heureusement que le nouveau président d’Haïti promet aux Haïtiens un nouveau pays. Des services de santé, dans la dignité, doivent sûrement venir avec aussi. Croisez les doigts! Ici, en Haïti, il est permis de rêver en couleurs!

Gaspard Dorélien

 

 

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