Les Grands Dossiers : Histoire sociolinguistique des États-Unis

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La superpuissance  et l’expansion de l’anglais

 

1 La planète comme excroissance des États-Unis

Pour les Américains, la planète semble être devenue une excroissance des États-Unis. Ainsi, les informations véhiculées par les chaînes américaines concourent toutes à une sorte de propagande destinée à donner à leur auditoire l’impression que le monde entier parle l’anglais. Que ce soit en France, en Inde ou en Indonésie, la caméra doit toujours fixer une affiche en anglais. Lorsqu’il existe des affiches bilingues, comme en Inde, le cameraman se doit de ne montrer que l’inscription anglaise. Dans la plupart des pays non anglophones, certains journalistes n’hésitent même pas à trafiquer des séquences montrant des affiches anglaises inexistantes, ou plutôt créées pour la circonstance. Évidemment, les journalistes américains s’organisent toujours pour que les personnes interviewées parlent anglais, de telle sorte que les téléspectateurs de leur pays croient vraiment que le monde entier parle leur langue.
 

De plus, la promotion publicitaire de la langue anglaise est courante dans les médias tant écrits qu’électroniques. Ainsi, on apprend qu’il faut parler anglais parce que c’est une «force unificatrice entre les peuples» qui «bannira les guerres une fois pour toutes», pas les autres langues. Il faut aussi parler anglais pour les «échanges économiques planétaires», ce qui réduira les risques d’agressivité entre les peuples. Quoi qu’il en soit, l’anglais est la «langue de l’avenir», pas les autres langues. Tous ces messages sont affirmés sans possibilités de réplique sous la forme de promotion publicitaire du genre : «Notre produit est le meilleur.»Le Français Bernard Cassen semble avoir bien résumé la situation de l’anglais comme langue autour de laquelle graviteraient toutes les autres. Il parle, de façon imagée, d’une langue «hypercentrale», considérée comme l’astre suprême, entourée d’une douzaine de «langues-planètes» et d’environ «200 langues-lunes» :


La puissance impériale américaine ne repose pas seulement sur des facteurs matériels (capacités militaires et scientifiques, production de biens et de services, contrôle des flux énergétiques et monétaires, etc.) : elle incorpore aussi et surtout la maîtrise des esprits, donc des référents et signes culturels, et tout particulièrement des signes linguistiques. La langue anglaise se situe ainsi au centre d’un système global où elle joue un rôle identique à celui du dollar dans le système monétaire international. Empruntant au lexique de l’astrophysique, ce système repose sur l’existence d’un astre suprême (l’anglais, langue dite «hypercentrale») autour duquel gravitent une douzaine de langues-planètes, elles-mêmes entourées d’environ 200 langues-lunes, dans l’orbite desquelles évoluent quelque 6000 autres langues. Tout comme le double statut de moyen de règlement et de monnaie de réserve internationale dominante du billet vert permet aux États-Unis de vivre aux crochets du reste de la planète, la détention de la langue hypercentrale leur confère une formidable rente de situation. (Le Monde, janvier 2003).

Ce système linguistique mondial que Bernard Cassen, journaliste, altermondialiste et professeur à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris VIII, appelle «gravitationnel» ou «galactique», dont le centre est occupé par l’anglais, n’est pas tombé du ciel comme par hasard: il est le résultat historique de guerres, d’invasions, de migrations, de dominations coloniales, etc., tant de la part de la Grande-Bretagne que des États-Unis. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le système linguistique mondial procède aussi de rapports de forces économiques et, surtout, idéologiques. Au point de vue économique, non seulement les États-Unis vendent aux autres leurs productions culturelles, mais l’enseignement de l’anglais dans le monde est devenu une industrie extrêmement rentable (pour les Américains et les Britanniques), sans compter que ce sont tous les pays non anglophones qui se trouvent à financer les coûts d’apprentissage et de traduction. C’est en ce sens que les États-Unis vivent «aux crochets» du reste de la planète.

Au point de vue idéologique, le recours obligé à l’anglais incite les élites non anglophones du monde entier à partager les concepts que cette langue exprime et à adopter la vision du monde qu’elle véhicule. Ces facteurs économiques et idéologiques s’influencent mutuellement et contribuent à la consolidation de l’anglais «hypercentral» et de sa rentabilité économique, le tout grâce à la complicité tacite de toutes les nations, notamment les nations non anglophones. D’ailleurs, Winston Churchill avait prédit cette expansion de l’anglais en 1943 lors d’une réunion du cabinet britannique à propos de l’avenir de l’anglais: «Ce sera un siècle anglophone.»

1.2 Le discours impérialiste

Pour la première fois depuis la fin du XIXe siècle, le déferlement d’une puissance s’accompagne d’un discours explicite légitimant cette force. Par exemple, Charles Krauthammer, un éditorialiste au Washington Post et l’un des idéologues les plus en vue de la nouvelle droite américaine, écrivait en 1999: «Le fait est que, depuis Rome, aucun pays n’a été culturellement, économiquement, techniquement et militairement aussi dominant.» Il ajoutait: «L’Amérique enjambe le monde comme un colosse […]. Depuis que Rome détruisit Carthage, aucune autre grande puissance n’a atteint les sommets où nous sommes parvenus.»  Ce néo-conservateur avait déjà écrit dans le même journal en 1998 : «Le XVIIIe siècle fut français, le XIXe anglais et le XXe américain. Le prochain sera à nouveau américain.»
On n’est pas surpris aujourd’hui que la nouvelle droite américaine, dont l’ex-président George W. Bush était l’incarnation, entend désormais assurer la sécurité et la prospérité de l’Amérique par la guerre, en soumettant les peuples indociles du tiers monde, en renversant les États «voyous» et en mettant sous tutelle tous ceux qui ne correspondent pas aux valeurs morales américaines.

Paul Kennedy, un historien de renom connu pour sa thèse exposée dans les années 1980 sur la «surextension impériale» des États-Unis, va encore plus loin: «Ni la Pax britanica […], ni la France napoléonienne […], ni l’Espagne de Philippe II […], ni l’empire de Charlemagne […], ni même l’Empire romain ne peuvent se comparer» à l’actuelle domination américaine. «Nous sommes au centre, proclamait le sénateur Jesse Helms en 1996, et nous devons y rester […]. Les États-Unis doivent diriger le monde en portant le flambeau moral, politique et militaire du droit et de la force, et servir d’exemple à tous les peuples.» La progression de la langue anglaise a pu bénéficier d’une conjoncture historique inédite: la Pax britanica a été suivie par la Pax americana, avec la même langue, comme si l’Empire romain avait été suivi d’un second empire qui aurait dominé avec le latin.


En fait, beaucoup d’Américains ne comprennent pas pourquoi les autres peuples résistent à l’assimilation à l’anglais, ce qui, à leurs yeux, serait tellement plus simple et éviterait tant de conflits. S’il n’en tenait qu’à eux, qu’à leurs seules valeurs et à leur propre démocratie, le monde entier croulerait sous la paix! De nombreux Américains croient que le monde devrait en arriver à une langue et une culture unique  la vision anglo-saxonne du monde , ce qui correspond à l’idéologie WASP, quasi religieuse: les Anglo-Saxons sont le peuple choisi par Dieu pour coloniser l’Amérique du Nord et mener le monde vers la liberté.Dans ce contexte idéologique, la possibilité d’imposer une langue unique au reste du monde serait ainsi l’expression d’un «choix divin». Il s’ensuit que la domination de l’anglais dans pratiquement tous les domaines de la vieinternationale (politique, scientifique, commercial, financier, aéronautique et militaire) relègue le multilinguisme au rang des utopies et du folklore.

L’expansion de l’anglais pour les États-Unis est un objectif réel et poursuivi de façon à discréditer les langues concurrentes en les faisant passer pour des langues «régionales», «dépassées», voire «archaïques». Mais le grand «défaut» des autres langues pour les Américains serait leur «non-universalité». Certains Américains se demandent même quelle sotte obstination peut bien inciter les mères japonaises, chinoises, françaises, etc., à parler à leur bébé dans leur langue nationale! D’autres sont convaincus que, si les pays du Sud sont pauvres, c’est parce qu’ils s’obstinent à enseigner leur langue nationale dans les écoles primaires! En réalité, pour la majorité des Américains, la multiplicité des langues est considérée comme un mal et une source de conflit. L’unilinguisme anglais est perçu, au contraire, comme un symbole d’unité et d’efficacité. On pourrait résumer ainsi la pensée anglo-saxonne par ces mots de Yves Montenay :


Prenez notre langue, nous prendrons votre système métrique; vous voyez bien que, être attaché à sa langue est sympathique. C’est une sacrée complication! Oubliez tout cela, parlez anglais et devenez citoyens du monde! [Yves MONTENAY, La langue française face à la mondialisation, Paris, Les Belles Lettres, 2005, p. 73.]

Dans son livre intitulé The English language (publié en 1985), Robert Burchfield nous donne une conception assez précise de l’idéologie linguistique américaine:

Toute personne éduquée dans le monde souffre de privations si elle ne connaît pas l’anglais. Bien sûr, l’extrême pauvreté ou la famine sont reconnues comme étant les formes les plus cruelles et révoltantes de privation. Quant elle s’applique seulement à la langue, on ne la remarque pas, mais pourtant elle n’en est pas moins significative.

 

Burchfield affirme même que «tout intellectuel a besoin de l’anglais au même titre que toute personne a besoin de nourriture». Il croit également que priver un intellectuel de l’anglais est quasi assimilable à un «crime».

C’est pourquoi il paraît si difficile pour l’Américain moyen de comprendre, après l’attaque terroriste du 11 septembre 2001, que d’autres nations pouvaient ne pas envier leurs «valeurs universelles»… et leur langue qui l’est tout autant. Les Américains sont convaincus qu’ils continuent de faire l’envie du reste du monde et qu’ils éclairent la planète de leur culture. Pourtant, leur vision du monde n’est partagée ni en Amérique du Sud ni en Afrique ni en Asie. De plus, l’image que projettent les États-Unis souffre d’une crise qui coûte cher au pays de l’Oncle Sam. Pour de nombreux observateurs, la politique étrangère des États-Unis ne serait qu’une des sources de l’anti-américanisme dans le monde. Il faut probablement pointer du doigt l’arrogance et l’insensibilité du peuple américain, l’omniprésence de la culture populaire américaine et le sentiment que le mondialisation correspond en fait à l’américanisation.
Les Américains ne peuvent malheureusement pas comprendre que la superpuissance puisse être critiquée, combattue et détestée, justement parce qu’elle paraît toute-puissante (bien qu’elle ne le soit pas). Cette prise du pouvoir sur le monde, loin de susciter le respect du plus fort, peut aussi provoquer le mépris et la haine. Le problème, c’est que la superpuissance n’est pas toute-puissante! Simon Anholt, un Britannique spécialisé dans le marketing sur la perception du monde à l’égard des États-Unis, suggère une «cure d’humilité» pour redorer l’image de ce grand pays. Les représentants politiques américains devraient faire suivre toutes leurs déclarations au monde par trois mots: If you want («Si vous voulez»). Voilà trois mots que les plus grands représentants des États-Unis, surtout les présidents, n’ont jamais prononcé au cours de l’histoire.

1.3 L’impérialisme linguistique anglo-américain

L’impérialisme linguistique peut être défini comme «la domination culturelle au moyen de la langue», ce phénomène pouvant aussi être compris dans un concept englobant appelé «impérialisme culturel». De façon générale, on s’entend pour dire qu’il s’agit d’une puissance coloniale qui marginaliserait les langues locales, lesquelles risquent ainsi de péricliter, voire de disparaître. Bien qu’une telle langue coloniale puisse en principe concerner plusieurs langues (p. ex., le français, l’espagnol, le portugais, le néerlandais, le chinois, etc.), elle s’applique plus généralement de nos jours à l’anglais.
– Le point de vue de Robert Phillipson

Depuis le début des années 1990, l’expression «impérialisme linguistique» a fait fureur, notamment dans le domaine de la linguistique appliquée à l’anglais. L’ouvrage de Robert PhillipsonLinguistic Imperialismpublié en 1992 chez Oxford University Press, a contribué à populariser le terme. Phillipson est un Britannique, maître de conférences en anglais et en pédagogie des langues, professeur à l’Université de Roskilde au Danemark. Selon Robert Phillipson, par ailleurs ex-membre du British Council, les stratégies politiques des États-Unis pour établir leur domination mondiale seraient explicites depuis les années quarante. Des subventions massives seraient venues tant du gouvernement américain que du secteur privé. Par exemple, au milieu des années soixante, la Fondation Ford finançait des projets pour renforcer l’anglais dans 38 pays. L’ouvrage de Robert Phillipson reprend les termes d’un «rapport confidentiel» d’une conférence anglo-américaine (« Anglo-American Conference on teaching abroad ») tenue en 1961 pour définir une stratégie d’expansion de la langue anglaise :

L’anglais doit devenir la langue dominante remplaçant les autres langues et leurs visions du monde : chronologiquement, la langue maternelle sera étudiée la première, mais l’anglais est la langue qui par la vertu de son emploi et de ses fonctions deviendra la langue fondamentale.

 

 

 

Philipson explique la coalition en matière de politique linguistique entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, comment les interventions communes étaient considérées comme un instrument de la politique étrangère, ce qui justifiait des investissements considérables en constante expansion. L’auteur précise que ce rapport aurait été écrit à l’usage interne du British Council et que, par conséquent, son contenu diffèrerait de celui des textes rendus publics. Ce rapport n’était pas destiné à une large diffusion. Le but du rapport était de démontrer que le champ de l’enseignement de l’anglais dans le monde était en train d’acquérir une respectabilité universitaire des deux côtés de l’Atlantique et méritait une augmentation des subventions gouvernementales. Ainsi que l’expliquait le Rapport annuel du British Council pour 1960-1961:

Enseigner l’anglais au monde peut être presque considéré comme une extension de la tâche qui s’imposait à l’Amérique lorsqu’il s’agissait d’imposer l’anglais comme langue nationale commune à sa propre population d’immigrants.

 

Rappelons que le célèbre British Council était, aux dires de Phillipson, «l’instrument majeur pour la diplomatie culturelle et l’enseignement de l’anglais à l’échelon mondial». Depuis les années cinquante, il existerait une stratégie britannique pour faire de l’anglais une «langue mondiale», en tout cas la principale seconde langue partout où il n’est pas déjà la première. M. Phillipson rapporte qu’il était nécessaire que les Britanniques et les Américains coordonnent leur implication dans le développement de l’enseignement de l’anglais au plan international. Les deux gouvernements ont dû réduire les éléments de concurrence entre les deux pays qui, comme l’avait si bien dit George Bernard Shaw, sont «divisés par une langue commune». Or, les USA et le Royaume-Uni poursuivaient des buts similaires: l’expansion de l’anglais dans le monde. D’ailleurs, le témoignage de Rudolph C. Troike est significatif à ce sujet (« The Future of English » dans The Linguistic Reporter, mai 1977):

English has in less than four centuries come to be the leading language international communication in the world today. This remarkable development is ultimately the result of 17th, 18tn and 19th century British successes in conquest, colonization, and trade, but it was enormously accelerated by the emergence of the United States as the major military world power and technological leader in the aftermath of World War II. The process was also greatly abetted by the expenditure of large amounts of government and private foundation funds in period 1950-1970, perhaps the most ever spent in history in support of the propagation of a language. En moins de quatre siècles, l’anglais est devenu la langue dominante des communications internationales dans le monde d’aujourd’hui. Cette évolution remarquable est finalement le résultat, lors des XVIIeXVIIIe et XIXe siècles, des succès des conquêtes, de la colonisation et du commerce britanniques, mais elle s’est énormément accélérée avec l’émergence des États-Unis comme grande puissance militaire majeure et chef de file technologique après la Seconde Guerre mondiale. Le processus a aussi été grandement facilité par la mise à disposition d’importantes sommes en financement public et privé au cours de la période de 1950 à 1970, possiblement les sommes les plus considérables engagées dans l’histoire pour la propagation d’une langue.

 

Autrement dit, il ne faut surtout pas croire aux vertus internes de l’anglais. Il s’agit bel et bien d’un effort délibéré pour modifier l’évolution naturelle d’une langue en faisant tout le nécessaire pour faciliter son expansion..

Pour ce faire, il fallait que les États-Unis et le Royaume-Uni échangent des renseignements sur la formation des enseignants, le développement des programmes et le matériel pédagogique, et sur leur politique d’enseignement scolaire et universitaire. Phillipson est explicite sur les finalités politiques bien davantage que ne le seraient des spécialistes des langues discutant de sujets professionnels. Voici un autre extrait du livre de Phillipson:

The teaching of English to non-native speakers may permanently transform the students’ whole world. If and when a new language becomes really operant in an undeveloped country, the students’ world becomes restructured. A Ministry of Education – under nationalistic pressures – may not be a good judge of a country’s interests. A nationalistic spirit could wreck all hopes for English as a second language. English has become not only the representative of contemporary English-speaking thought and feeling but a vehicle of the entire developing human tradition: the best (and worst) that has been thought and felt by man in all recorded times. L’enseignement de l’anglais à des locuteurs non «natifs» peut transformer de façon permanente toute la perception du monde de ceux qui l’étudient. Si et quand une nouvelle langue devient vraiment opérationnelle dans un pays sous-développé, le monde des étudiants s’en trouve restructuré. Un ministère de l’Éducation – sous la pression nationaliste – peut ne pas être bon juge des intérêts d’un pays. Un esprit nationaliste pourrait ruiner tout espoir de l’anglais comme seconde langue. L’anglais est devenu non seulement le représentant de la pensée et des sentiments contemporains du monde anglophone, mais encore un vecteur de toute la tradition humaine en cours de développement : du meilleur (et du pire) qui ait été pensé et ressenti par l’homme depuis que l’on écrit l’histoire.

 

Et Robert Phillipson de continuer en affirmant que «c’est là l’une des raisons d’être de l’impérialisme linguistique de l’anglais, pour tous, et tout le temps». Cela signifie que l’anglais est la seule langue dont le monde moderne a besoin : «That English is the only language needed in the modern world.» Selon Phillipson, des pays nouvellement indépendants «peuvent, pour des raisons nationalistes, manquer de jugement au point de résister à l’anglais», mais il convient dès lors de passer outre à leur volonté: «That in such cases, their wishes should be over-ruled.»

Pour Phillipson, il est vrai que les pays non anglophones peuvent décider eux-mêmes de leur politique, mais ils ont besoin d’être guidés afin qu’ils puissent apprécier ce qui est bon pour eux. Par conséquent, si les ministres de l’Éducation des autres nations ne peuvent reconnaître cette vérité parce qu’ils sont aveuglés par leur nationalisme étroit, c’est le devoir des «représentants du noyau des anglophones» de les conseiller. Comme le souligne encore Phillipson (p. 167): «Un ministre de l’Éducation peut ne pas être un bon juge des intérêts de son pays et il convient de lui rappeler que l’anglais est le véhicule de tout ce qui a été pensé et senti au cours des siècles, comme il est la clé de l’avenir prodigieux qui nous attend.» Dans cette perspective, il apparaît que la propagation de l’anglais ne vise pas seulement à remplacer une langue par une autre, mais à imposer de nouvelles structures mentales, c’est-à-dire «une autre vision du monde», celle des Anglo-Saxons américains. Il ne viendrait pas à l’esprit de la plupart des Américains qu’ils pourraient, eux aussi, être aveuglés par leur propre nationalisme!

Un article du journal britannique The Guardian du 29 novembre 2001 reflète bien la perception de la presse britannique qui prônait que «la solution la plus simple et la plus économique serait de n’utiliser que la langue anglaise». En réalité, cette perspective, toute simple pour les États anglophones, ne l’est pas autant pour la totalité des peuples pour lesquels l’anglais n’est pas la langue maternelle, c’est-à-dire 92 % de l’humanité. Pendant que les États non anglophones investiraient des sommes énormes pour faire apprendre l’anglais à leurs concitoyens, et lui donner encore plus de force, les États anglophones peuvent bénéficier de profits colossaux générés par leur connaissance préalable de l’anglais en prévoyant, par exemple, des programmes d’aide à l’enseignement dans les pays non anglophones, la rémunération de professeurs anglophones envoyés dans ces pays, etc., sans oublier les retombées économiques, diplomatiques et politiques du contrôle des échanges résultant de cette situation de «monopole linguistique». Il fut un temps où les Britanniques, suivis plus tard les Américains, envoyaient à l’étranger des canons et des diplomates; maintenant, ils enverront des professeurs d’anglais.

N’oublions pas qu’il y va de l’intérêt politique et commercial des pays anglophones de faire adopter l’anglais partout dans le monde: «This was in the political and commercial interest of the English-speaking countries», d’affirmer encore Robert Phillipson. Non seulement les anglophones réussissent ainsi à contrôler financièrement et culturellement le marché de la formation linguistique, mais également une grande partie de l’édition scolaire telle les dictionnaires, les manuels, les méthodes d’enseignement, etc. D’après Robert Phillipson, la Grande-Bretagne considère même qu’il s’agit là d’une de ses principales exportations. Grâce à l’anglais, la Grande-Bretagne économise au moins 10 milliards d’euros (25 milliards de dollars US) dans l’enseignement, l’édition, le matériel pédagogique, l’enseignement des langues étrangères, etc. Le professeur François Grin, de l’Université de Genève, a mesuré la valeur des langues sur le marché du travail en Suisse. Il précisait en 1999:

Beaucoup de partisans du tout-à-l’anglais ne sont pas conscients de l’iniquité de la situation. Sur une population de quelque 60 millions de personnes, 100 euros d’économisés par habitant, cela fait six milliards d’euros. Si vous y ajoutez les économies que les Britanniques font sur les traductions, les bénéfices qu’ils retirent du marché de l’enseignement de l’anglais et autres avantages secondaires, on arrive à un chiffre de 10 milliards: c’est le cadeau que font au Royaume Uni plus de 85 % des citoyens de l’Union européenne en acceptant l’hégémonie de l’anglais.

 

Quant aux États-Unis, en ayant supprimé l’enseignement des langues étrangères dans leurs écoles secondaires, ils économiseraient ainsi à peu près 16 milliards. Un pays comme la France doit, au contraire, dépenser quatre fois plus que la Grande-Bretagne juste pour l’enseignement des langues étrangères! On peut imaginer ce que ce doit être pour des pays dont la langue nationale n’est officielle dans aucun autre pays: Hongrie, Bulgarie, Danemark, Grèce, Islande, Japon, Turkménistan, Éthiopie, etc. En réalité, la politique linguistique anglo-américaine est destinée à répandre l’unilinguisme anglais et restreindre forcément la diversité linguistique et le multilinguisme, deux réalités fort mal perçues aux États-Unis, surtout depuis le boom hispanique dans ce pays. Le grand historien britannique, Eric John Hobsbawm, explique ainsi ce besoin expansionniste des États-Unis (Les Enjeux du XXe siècle, entretien avec Antonio Polito, Bruxelles, Éditions Complexe, 2000, p. 58):



L’Amérique n’est pas seulement un État; elle vise à transformer le monde selon un certain modèle. Ainsi, l’hégémonie culturelle américaine possède-t-elle une dimension politique que l’hégémonie britannique n’avait pas…. Le désir de se présenter comme un modèle universel est inhérent au système américain.

L’exportation de cette culture est tributaire d’une liberté d’action, d’où ces stratégies de domination des mers, de courses aux armements, d’investissements considérables dans les technologies de surveillance et de communication, d’exploration spatiale, etc. Le déploiement d’une telle puissance entraîne des résultats: la mondialisation américaine et son corollaire linguistique, l’expansion de l’anglais.
Le constat de Robert Phillipson est que, dans un pays non anglophone l’anglais devient souvent la langue des «élites». Puis, progressivement, les pays non anglophones finissent par absorber naturellement les valeurs anglo-saxonnes grâce à l’étude de la langue anglaise. On peut observer que les messages véhiculés par l’anglais n’ont jamais été autant chargés de valeurs, de préjugés, de stéréotypes et de directives implicites sur la manière dont les peuples doivent penser à leur propre sujet et sur la place que les Anglo-saxons veulent bien leur assigner dans le monde. Que l’on réside à Bruxelles, Paris, Moscou ou New Delhi, tout le monde reçoit le même message et finit par intérioriser le message subliminal sur la valeur universelle de la langue et de la culture anglo-américaines. Idéalement, il faut en arriver au résultat que les «autochtones» ou les «natifs» ne voient plus d’un bon œil ce qui pourrait être dans le sens de leur intérêt national. Par exemple, la transmission des valeurs anglo-saxonnes pourrait pousser les Français eux-mêmes à considérer leur langue «comme un aimable patois»! Évidemment, il en est ainsi des Danois, des Néerlandais, des Afghans, des Ouzbeks, etc. En apprenant l’anglais, les petits enfants du monde en arriveraient à se départir de leur propre culture «par complexe d’infériorité» et à se réapproprier la culture dominante anglo-saxonne. Pour Robert Phillipson, l’impérialisme linguistique anglophone est défini comme «la domination affirmée et maintenue par l’ordre établi, et la reconstitution continue d’inégalités structurelles et culturelles entre l’anglais et les autres langues». Machiavel n’aurait pas dit mieux!


– Le point de vue de David Crystal


Un autre Britannique, le linguiste David Crystal, dans son ouvrage English as a Global Language («L’anglais comme langue mondiale») publié chez Cambridge University Press en 1997 (première édition), considère que l’anglais devrait être la langue mondiale des communications, tout en conservant un certain multilinguisme. La même année, l’ambassadeur américain au Danemark laissait entendre, lors d’un déjeuner à l’université de Roskilde: «Le plus grave problème de l’Union Européenne est qu’elle a tant de langues différentes, ce qui empêche toute réelle intégration et tout développement de l’Union.»Un rapport de la CIA de 1997 mentionnait que les prochaines années seraient décisives pour imposer l’anglais comme unique langue internationale. Le rapport insiste sur le fait qu’il faut agir rapidement, avant que ne se déploient éventuellement «des réactions vraiment hostiles et nombreuses qui apparaissent et se développent partout contre les États-Unis, leur politique et l’américanisation de la planète». La CIA craint que l’entreprise ne soit plus possible s’il fallait attendre trop longtemps! Selon l’idéologie anglo-saxonne, il faudra très bientôt s’attaquer aux législations nationales imposant une langue officielle (autre que l’anglais) afin de ne pas entraver la langue des affaires, l’anglais. Pour les Américains, le recours au tout-anglais est nécessaire pour assurer la rapidité de l’accès à l’information, l’efficacité et les économies de traduction. Bref, l’adoption d’une langue unique (l’anglais) servirait «à unifier, plutôt qu’à diviser, les États membres». Autrement dit, il serait de l’intérêt des États d’adopter l’unique langue anglaise — la langue universelle — dans leurs communications avec le monde. En 2008, David Crystal publiait une deuxième édition de son ouvrage English as a Global Language.

– L’universalité de l’anglais


Le 20 février 1997, Madeleine Allbright, alors secrétaire d’État du président Bill Clinton, déclarait : «L’un des objectifs majeurs de notre gouvernement est de s’assurer que les intérêts économiques des États-Unis pourront être étendus à l’échelle planétaire.» L’ex-conseillère du président George W. Bush (2001-2009) pour les Affaires étrangères, Condoleezza Rice, affirmait en 2002: «Le reste du monde trouvera avantage à ce que les États-Unis défendent leurs propres intérêts, car les valeurs américaines sont universelles.» Mais les valeurs américaines dites «universelles» passent obligatoirement par l’objectif de la mondialisation anglo-saxonne, c’est-à-dire l’américanisation et l’anglicisation. S’il s’agit de prôner l’universel au moyen d’une seule langue, l’anglais, il y a une sorte de contradiction. La recherche de l’universel devrait passer aussi par le chinois, l’arabe, le français, l’espagnol, le russe, voire le portugais et le swahili.

Évidemment, les partisans du tout-anglais sont généralement des anglophones de naissance ou d’adoption. Aux États-Unis, ses partisans les plus extrémistes prônent une langue et une culture unique parce que les Anglo-Saxons seraient le «peuple choisi par Dieu» pour coloniser l’Amérique du Nord et mener ensuite le monde vers la liberté. C’est la théorie du «choix divin» des WASP (White Anglo-Saxon Protestants), dont le président George W. Bush fut l’un des plus remarquables porte-parole.
Comme on le sait, la différenciation et la valorisation fonctionnelle entre plusieurs langues ne sont pas récentes. Souvenons-nous de ces propos de l’empereur Charles Quint (1500-1556) : «Je parle anglais aux commerçants, italien aux femmes, français aux hommes, espagnol à Dieu et allemand à mon cheval.» Et puis cette phrase de l’écrivain espagnol José Cadalso (1741-1782) dans Lettres marocaines : «Les Espagnols écrivent la moitié de ce qu’ils imaginent; les Français plus qu’ils ne pensent à cause de la qualité de leur style; les Allemands disent tout, mais de telle façon que la moitié des gens ne les comprennent pas; les Anglais écrivent pour eux seuls.» Christian Wilster, poète qui fut le premier à traduire L’Iliade et L’Odyssée d’Homère du grec en danois, écrivait en 1827 : «Tout honnête homme qui tient à sa bonne éducation ne prend la plume qu’en latin, parle français aux dames, allemand à son chien et danois à ses domestiques.» Enfin, il n’est pas inutile de rappeler cette phrase anachronique d’un politicien texan, Ma Ferguson, engagé en 1924 dans un débat pour faire de l’anglais la seule langue officielle de son État : «Si l’anglais était suffisant pour Jésus Christ, il l’est aussi pour le Texas.» Comme méconnaissance de l’histoire, il est difficile de faire mieux, mais une telle affirmation témoigne surtout du nombrilisme de beaucoup d’Américains envers leur langue!  Non seulement Jésus-Christ parlait l’araméen, mais l’anglais n’existait pas encore. En réalité, c’est la mondialisation de l’économie qui fait de l’anglais un cas sans précédent dans l’histoire des langues.

Aujourd’hui, il faut parler anglais pour se faire comprendre dans le monde entier. D’ailleurs, non seulement les Anglo-Saxons sont-ils persuadés que leur langue est supérieure à toute autre, mais il en est également pour d’autres Nations qui ne demandent pas mieux que d’accéder à ladite «langue supérieure» afin d’éviter l’«apartheid linguistique». Autrement dit, le monde entier est complice de l’impérialisme anglo-américain! Les nations, qui se plaignent de cet impérialisme linguistique en marginalisant leur propre langue, portent une part de responsabilité dans ce phénomène, puisque leur politique linguistique repose sur un libéralisme pro-anglais où la complicité est de mise. Et c’est là le tour de force de l’Amérique, bien appuyée par la Grande-Bretagne!

Bref, à l’échelle internationale, l’anglais n’est pas une langue culturellement et politiquement «neutre». Dans l’hebdomadaire britannique The Observer (2001), l’historien de la langue anglaise Robert McCrum démontre que l’expansion de l’anglais correspond précisément à celle des forces du capital. Il fait remarquer notamment que deux pays puissants, la Russie post-soviétique et la Chine post-maoïste, se sont mis à l’apprentissage de l’anglais lorsqu’ils ont ambitionné de prendre part à la mondialisation des affaires. Depuis un certain temps, l’Europe et les pays latino-américains ont jeté leur dévolu sur l’anglais comme langue seconde. La mondialisation, ce n’est pas l’ouverture sur le monde, c’est l’ouverture vers une seule langue!

Or, on oublie aussi les effets pervers de l’expansion massive de l’anglais.  Dans English and the discourses of colonialism (Routledge, 1998),Alastair Pennycook, professeur de linguistique appliquée à l’université de Melbourne en Australie, rappelle cette vérité historique:


Soyons bien persuadés que l’anglais a été à la fois une institution et une force formidable d’oppression et d’exploitation sauvage des peuples à travers les 400 ans de son histoire impérialiste. Cette langue a attaqué les Noirs avec ses images racistes et son message impérialiste. Elle a attaqué les travailleurs et a mis sous tutelle des peuples de tous les continents. Elle a avili et s’est moquée des langues qu’elle avait l’ambition de remplacer et a enseigné aux peuples colonisés qu’il leur fallait singer ses locuteurs, car elle était intrinsèquement supérieure et qu’elle leur apporterait la prospérité tout en les maintenant humiliés et soumis. Le mot « mastery », lorsqu’il s’agit de la langue, ne nous rappelle-t-il donc pas, par son étymologie, qu’il s’agit de la langue du maître, qui personnifie l’arrogance et la brutalité ?

Évidemment, cette remarque pourrait s’appliquer à la plupart des autres langues coloniales! Mais les anglophones oublient facilement les mauvais côtés de l’expansionnisme linguistique, lesquels entraînent bien souvent la liquidation des petites langues et la soumission ou l’humiliation des autres. Ajoutons aussi que l’élimination des plus petites langues entraîne forcément une augmentation de l’unilinguisme des locuteurs des grandes langues.
Par ailleurs, plus l’enseignement de l’anglais sera répandu, plus les États-Unis (toujours appuyés par la Grande-Bretagne) exerceront une influence de type colonial sur les sociétés nationales. N’oublions pas que les vrais gagnants de l’anglicisation seront toujours les Anglo-Saxons intéressés au premier chef par la propagation de leur langue maternelle aux dépens de celle des autres! En réalité, tout organisme international employant l’anglais risque de tomber automatiquement sous la férule d’anglophones de naissance du seul fait qu’ils demeurent les seuls garants de la qualité de l’anglais utilisé. Le plus curieux, c’est que, si l’on interdisait dans les pays non anglophones l’apprentissage de l’anglais, il y aurait des émeutes dans la population, tant la promotion sociale et la réussite matérielle sont identifiées à l’anglo-américain. C’est en ce sens que les autres pays sont complices de la diffusion de l’anglais dans le monde! Ils y contribuent plus que ne le désirent encore les États-Unis. M.François Grin, de l’Université de Genève, parle de «cadeau insensé fait par le monde aux pays anglophones»  (Le Temps, Genève, 13 janvier 2004). La France demeure l’un des rares pays considérés comme un «trouble-fête» par le monde anglo-saxon, l’empêcheur de tourner en rond, qui essaie de tenir tête à l’anglais! Pour combien de temps encore?

Pour les Américains, toute entreprise destinée à réduire la place de l’anglais dans le monde est un «combat d’arrière-garde» ( »rearguard actions »). Dans un article intitulé «The triumph of English» paru dans le journal The Economist du 20 décembre 2001, l’auteur s’interroge sur les causes qui ont favorisé l’expansion de l’anglais dans le monde. Il cite le cas du français qui se trouve sur une pente descendante; il se moque, d’une part, des efforts des Français, notamment par la législation, pour se protéger contre l’envahissement de l’anglais; d’autre part, des Québécois avec leurs «polices absurdes de la langue», leurs «combats contre le franglais» et leurs «patrouilles» pour s’assurer que les magasins et les bureaux n’accordent pas plus d’importance à l’anglais qu’au français dans l’affichage. Il semble inutile ici de discuter de la véracité des faits, car il est préférable de considérer les rapports de force, puisque c’est de cela dont il s’agit. Selon The Economist, les législations linguistiques se révèlent impuissantes à résister à la marée de l’anglais, mais cela ne signifie pas qu’il soit impossible de sauvegarder des petites langues en danger. Il faut dire que les Américains aiment bien casser du sucre sur le dos des Français, c’est sans risque. Taper sur les Italiens, les Allemands, les Juifs, les Grecs, quand le pays compte des millions d’Américains de descendance italienne, allemande, juive ou grecque, pas question, c’est trop risqué. Mais critiquer les Français et la France, là, on peut y aller. Le poids du lobby francophone aux États-Unis est nul!

2 Les critères de la superpuissance

On peut se demander d’où viennent cette superpuissance et ce si grand pouvoir d’attraction de l’anglais? Chose certaine, ce n’est sûrement pas en vertu de ses dispositions naturelles que l’anglais s’impose dans des domaines prestigieux comme le commerce, les sciences ou la musique. Rien dans le système linguistique de l’anglais, ainsi que d’aucune autre langue d’ailleurs, ne le prédispose à dominer les affaires, les sciences ou particulièrement l’informatique. Ce n’est pas en raison de ses qualités innées que la langue anglaise est la langue internationale du commerce et des sciences. L’apache ou le zoulou aurait pu tout aussi bien faire l’affaire si l’empire commercial et scientifique de notre temps était apache ou zoulou. Nombreux sont ceux qui croient que l’anglais doit son pouvoir d’attraction à sa prétendue facilité d’apprentissage. Le degré de difficulté d’une langue demeure toujours une question très discutable et arbitraire, parce que l’on doit se placer du point de vue de la personne qui l’apprend comme langue seconde. Pour beaucoup de peuples, l’anglais est perçu comme une langue difficile à la grammaire parfois incohérente, à la prononciation exotique et à l’orthographe très capricieuse. 

On peut présumer que l’anglais va progressivement remplacer, au plan international, les quelques grandes langues telles que le français, l’espagnol, l’arabe ou le russe et que ce ne sera pas pour faire plaisir aux Américains ou parce qu’on les aime. Suite aux attentats de New York du 11 septembre 2001, les Américains ont appris avec stupeur qu’ils pouvaient être haïs, alors qu’ils croyaient être admirés béatement par le monde entier. En réalité, on apprend l’anglais pour des raisons pratiques, mais surtout pour espérer communiquer avec le monde. Même la disparition soudaine des États-Unis n’entraînerait plus maintenant la déchéance immédiate de l’anglais, car la disparition d’une grande langue est toujours très lente, comme l’ont démontré les exemples du latin, du grec, du sanskrit, de l’araméen, etc. 
 

L’URSS a disparu en 1991. Dès lors, les États-Unis ont pu s’afficher comme la seule superpuissance. C’est en effet le seul pays à répondre aujourd’hui aux critères définissant la superpuissance: la force militaire, le développement économique, l’innovation technologique et l’influence culturelle. Alors qu’au XVe siècle l’anglais était la langue parlée par quelque cinq à sept millions d’habitants sur une île au nord de l’Europe, il est aujourd’hui devenu la première langue du monde grâce d’abord à l’émigration de la population britannique en Amérique du Nord, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud, ainsi qu’à l’occupation coloniale de l’Inde, de Singapour, de la Malaisie, de Hong-Kong et d’une partie de l’Afrique par la Grande-Bretagne. Ensuite, la Grande-Bretagne a été relayée par les États-Unis. Comme le rappelle l’essayiste Umberto Eco en 1994:


Les raisons pour lesquelles se sont imposées aussi bien les langues naturelles que les langues véhiculaires sont en grande partie extralinguistiques […]. Le succès actuel de l’anglais est né de l’addition de l’expansion coloniale et commerciale de l’Empire britannique et de l’hégémonie du monde technologique des États-Unis. On peut certainement soutenir que l’expansion de l’anglais a été facilitée par le fait qu’il s’agit d’une langue riche en monosyllabes […], mais si Hitler avait gagné la guerre […] ne pourrait-on pas faire l’hypothèse que la terre entière aujourd’hui parlerait avec la même facilité en allemand, et que la publicité pour les transistors japonais au duty free shop (autrement dit Zollfreier Waren) de l’aéroport de Hong-Kong serait en allemand?

Bref, ce n’est pas à ses qualités internes que l’anglais doit sa fortune, mais à la puissance de la Grande-Bretagne, puis à celle des États-Unis. D’ailleurs, c’est ce que soutient également David Crystal dans English as a global language (1997):


Une langue gagne le statut de langue internationale pour une raison principale : la puissance politique de ceux qui la parlent […]. Pourquoi le grec était-il la langue des communications au Moyen-Orient il y a 2000 ans? Pas à cause de l’intellect de Platon et d’Aristote, mais bien à cause des armées d’Alexandre. Pourquoi le latin s’est-il [un jour] répandu en Europe? Demandez aux légions de l’Empire romain. […] L’histoire d’une langue internationale peut être revécue à travers les victoires de ses soldats ou de ses explorateurs. Et l’anglais ne fait pas exception à cette règle.

C’est donc depuis deux cents ans que l’anglais prépare sa prédominance dans le monde. Comme la position actuelle de l’anglais dans le monde est imputable à des facteurs extralinguistiques, c’est à eux que nous allons maintenant nous intéresser.

2.1 La puissance militaire

Un célèbre maréchal français, Louis-Hubert Lyautey (1854-1934), qui contribua à l’expansion coloniale de son pays, fit un jour la déclaration suivante: «Une langue, c’est un dialecte qui possède une armée, une marine et une aviation.» De fait, les grandes langues  — anglais, français, espagnol, chinois, arabe, portugais, russe, etc.) doivent toutes leur réussite première à la conquête militaire et à la colonisation, suite immédiate de l’occupation.En réalité, les Américains ont commencé à contribuer à l’expansion de l’anglais dès la Première Guerre mondiale, mais surtout depuis leur victoire lors de la Seconde Guerre mondiale. Ils n’ont pas cessé dès lors de poursuivre cette expansion. Si les forces américaines au sol témoignent parfois d’une certaine faiblesse, la maîtrise aéronavale des États-Unis est par contre indiscutable.Les Américains ont implanté d’importantes troupes militaires dans de nombreux pays du monde, et ce, sur tous les continents. Parmi les 110 pays où il existe des troupes militaires américaines, les plus importants sont l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Islande, la Serbie, le Groenland, Panama, Haïti, la Corée du Sud, le Japon, l’Égypte, l’Arabie Saoudite, le Koweït, les Émirats arabes unis, la Turquie, les Philippines, etc. Au moins 226 000 soldats américains sont stationnés en dehors de leur pays. Des flottes puissantes patrouillent le nord du Pacifique, l’Atlantique, la Méditerranée, la mer de Chine, etc. De plus, le système de défense s’appuie sur des communications sophistiquées composées de satellites-espions et d’écoutes des signaux radio-électroniques, sans oublier des services de renseignements installés partout dans le monde. Enfin, les États-Unis demeurent le principal fournisseur d’armes dans le monde entier.

En 2004, les dépenses militaires américaines s’élevaient à 455 milliards de dollars US (plus de 340 milliards d’euros), soit plus que l’ensemble des 32 autres pays qui dépensent le plus pour la défense.  Le budget militaire de chacun des trois pays qui se classent immédiatement derrière les États-Unis — le Royaume-Uni, la France et le Japon — ne s’élèverait qu’à un dixième des dépenses américaines. Au total, les dépenses militaires en 2004 ont franchi le cap du trillion de dollars, seulement 6 % de moins que ce qu’on avait recensé au plus fort de la guerre froide. En 2030, les dépenses militaires américaines totaliseraient plus de 800 milliards de dollars, contre 240 milliards pour la Chine (au second rang).

Or, il existe une relation entre la présence des Forces armées américaines et la popularité de la langue anglaise où elles se trouvent. Par exemple, on se rend compte que le véhicule de communication imposé aux fournisseurs locaux est uniquement l’anglais qui acquiert alors un statut privilégié dans le pays hôte. De plus, les soldats américains disposent presque partout de stations de radio ou de télévision, qui diffusent des émissions en anglais. L’armée américaine embauche pour ses travaux de construction des «autochtones» qui doivent travailler en anglais. Le cas est particulièrement flagrant en Allemagne, au Japon, en Corée, au Panama, en Islande, au Groenland, aux Philippines, etc.  Étant donné que l’armée américaine est présente, d’une façon ou d’une autre, dans quelque 110 pays, on peut comprendre l’impact d’une telle politique d’unilinguisme décidé unilatéralement. Évidemment, si un quelconque pays utilisait les mêmes tactiques à l’égard des Américains, ce serait le tollé!

2.2 Le développement économique

Le poids économique des États-Unis dans le monde est tel qu’il n’existe aucun autre pays capable de rivaliser avec cette superpuissance. Les entreprises américaines témoignent d’une omniprésence qui en font des instruments efficaces de la présence de ce pays dans le monde. Tous les pays redoutent l’interventionnisme américain. La mondialisation de l’économie correspond aujourd’hui à la forme contemporaine de l’américanisation, car l’économie américaine est devenue le véritable moteur de ce processus. La puissance économique des États-Unis est telle que les échanges qu’elle génère sont maintenant indispensables à la prospérité de toutes les autres parties du monde. De fait, le commerce international, les grands accords de libre-échange et les règles de conduite dans le monde des affaires tournent tous autour du marché américain. Tous les grands réseaux de l’économie mondiale passent par les États-Unis ou aboutissent dans ce pays.

En ce début du XXIe siècle, cinq pays ont une importance considérable parce qu’ils accaparent à eux seuls environ 40 % des imports et des exports internationaux: d’abord les États-Unis, puis loin derrière l’Allemagne, le Japon, la France et le Royaume-Uni. Si l’on tient compte des dix premiers pays (incluant les Pays-Bas, l’Italie, la Belgique et le Luxembourg, la Russie et le Canada), on observe qu’en ce qui concerne l’anglais que cette langue revient trois fois et le français deux fois. En principe, la position privilégiée de ces pays favorise la langue de chacun d’eux; dans les faits, l’anglais jouit d’une puissance nettement supérieure à son importance numérique, puisque certains pays non anglophones (Allemagne, Pays-Bas et Japon) transigent en anglais.
Le produit national brut est également un indice de la puissance linguistique, car il sert à mesurer la richesse collective d’un pays. Au plan international, les pays dont le PNB est le plus élevé sont d’abord des pays de langue anglaise (31 % de la richesse mondiale), puis suivent le russe (11 %), le japonais (9,6 %), l’allemand (8,9 %) et le français (6,6 %). Bref, quelque 12 langues accaparent 90 % de toute la richesse collective mondiale. Compte tenu du nombre considérable des langues dans le monde (6700), l’anglais s’est hissé au 1e rang grâce aux États-Unis.
Dans toutes les multinationales américaines basées à l’étranger, l’anglais sert de véhicule obligatoire dans l’utilisation des méthodes comptables pour les rapports de fin d’exercice. Ainsi, de plus en plus de comptables, de banquiers et autres gens d’affaires ont recours uniquement à l’anglais pour la rédaction de leurs rapports. Dans la plupart des cas, les compagnies américaines fournissent à leurs succursales des logiciels made in USA qui accompagnent la même documentation que celle disponible aux États-Unis. Manifestement, les Américains ignorent la «plus-value» de la langue du pays lorsqu’ils y font des affaires. Il est hautement dans leur intérêt de procéder ainsi, avec la complicité tacite des pays avec lesquels ils traitent.
 

 

Comme l’affirme l’historien Robert McCrum dans The Observer de Londres, l’invasion de l’anglais dans le monde ne doit rien aux qualités intrinsèques particulières que pourrait posséder cette langue. Le succès de l’anglo-américain tient à autre chose: la puissance économique des États-Unis dans le monde et ses courroies de transmission que sont son cinéma, sa musique, ses vêtements, ses médias et ses appareils de publicité-marketing. Même avec une économie mal en point aux États-Unis — une dette publique alourdie sous G. W. Bush de 3000 milliards de dollars US par des réductions d’impôt mal planifiées et deux guerres, l’une injustifiée (Irak), l’autre mal conduite (Afghanistan) —, l’anglais va continuer son inéluctable progression.
2.3 L’influence culturelle
 
L’anglais est non seulement la langue maternelle de quelque 350 millions de locuteurs, mais il est aussi devenu la langue des communications internationales. C’est que l’usage de l’anglais est stimulé par les succès de la culture, de l’économie et de la diplomatie américaines. Dans le domaine culturel, le cinéma, la chanson et l’Internet sont les grands propagandistes des valeurs américaines dans le monde entier.
– Le cinéma

 

Les Américains imposent au monde entier leurs «standards de qualité». Les États-Unis ne font pas nécessairement les meilleurs films et les meilleures chansons, mais ils en produisent beaucoup et, surtout, ils ont les moyens de diffuser leurs productions dans le monde entier. Le succès des films américains reposent, non pas sur leurs éventuelles qualités, mais sur le marketing. Par exemple, l’Inde produit annuellement plus de films (environ 800) que les États-Unis (environ 400), mais pratiquement aucun film indien ne sera diffusé aux États-Unis ou en Europe, alors que les Américains inonderont le monde avec leurs produits faits pour plaire au plus grand nombre, le tout en anglais (ou en traduction). Par exemple, les productions américaines investissent plus de 90 % du marché en Allemagne ainsi qu’en Belgique francophone, et plus de 80 % en Italie et en Espagne, près de 60 % en France. Cette domination américaine fait de l’anglais américain la langue dominante de cette culture destinée au marché mondial. C’est pourquoi un grand nombre de producteurs et de réalisateurs considèrent que leur culture et leur langue constituent des barrières à la diffusion internationale de leurs œuvres: leurs productions risquent à long terme d’être réalisées à partir des normes internationales nécessairement définies et imposées par l’industrie culturelle américaine. Dès lors, l’anglais devient leur langue véhiculaire.
La technique de doublage, une invention européenne, a toujours été utilisée par les Américains pour exporter des films américains, jamais pour importer des films étrangers aux États-Unis. C’est que l’importation de films doublés aux États-Unis demeure strictement interdite, peu importe le pays d’origine! C’est pourquoi tous les films étrangers importés aux États-Unis doivent être sous-titrés en anglais, jamais traduits. L’objectif n’est donc pas l’enrichissement culturel réciproque, mais le maintien volontaire de l’isolement culturel des États-Unis afin de favoriser plutôt la propagation de l’idéologie américaine dans le monde. Par exemple, les téléséries américaines diffusés sur les cinq continents sont destinées à faire connaître au monde entier l’«American way of life», à faire l’éloge des WASP (White Anglo-Saxon Protestants) et servir à promouvoir les grandes valeurs morales «universelles» sur un certain fond de puritanisme. Comment expliquer autrement le rêve américain chez les nombreux immigrants d’Europe de l’Est, d’Asie, d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud, si ce n’est par la diffusion du cinéma? Par contre, les Américains ignorent à peu près tout des autres pays, sauf par ce que leur montrent leurs propres journalistes! Grâce au cinéma, non seulement les Américains gagnent des parts de marchés considérables, mais l’emploi de la langue anglaise contribue à étendre leur réseau d’influence qui s’inscrit bien dans une logique impérialiste. Comme la plupart des autres pays ne demandent pas mieux que de jouer le jeu, il s’agit d’en profiter. Pourtant, les États-Unis ne produiraient que 5 % des films réalisés dans le monde, mais ils n’en perçoivent pas moins 50 % de toutes les recettes cinématographiques. Comme on les laisse faire, ils en profitent!
– La chanson populaire
 

 

La chanson américaine est tellement bien diffusée partout dans le monde qu’elle éclipse les productions locales, reléguant ces dernières au rôle de folklore. Ce n’est pas une question de langue, mais de moyens technologiques décuplés par la force des médias. Comme au cinéma, la musique populaire américaine mise sur le marketing, non sur le talent (même s’il n’est pas exclus). Cette musique est dominée par des artistes«préfabriqués», testés et approuvés par des groupes cibles. La diffusion de la chanson populaire anglo-américaine est devenue tellement prépondérante dans le monde que, dans un très grand nombre de pays, les productions dans la langue nationale ont simplement cessé d’exister. Par exemple, il devient presque impossible de se procurer des cédéroms ou des DVD dans des langues comme le suédois, le néerlandais, le malais, le swahili, etc., soit parce qu’on n’en produit pas, soit parce que ces produits ne sont pas disponibles sur le marché international.
 
Seuls les plus gros pays tiennent encore le coup: la Chine, la Russie, l’Allemagne, la France, l’Italie, le Brésil, etc. S’ils veulent se faire connaître à l’étranger, les groupes non anglophones doivent passer par l’anglais, mais, ce qu’ils ignorent souvent, c’est qu’ils se feront bloquer par la suite par les producteurs britanniques et américains. S’il est aisé pour des chanteurs américains ou britanniques d’avoir du succès à l’étranger, il n’en est pas ainsi pour les non-anglophones lorsqu’ils chantent en anglais aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Apportant des produits dérivés, ils n’ont aucune chance de percer aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Leurs chances de se faire connaître dans ces deux pays sont à peu près nulles! Mais ils l’ignorent!
Si la chanson anglo-américaine inonde les ondes dans le monde entier, ce n’est pas en raison de ses qualités intrinsèques, mais en raison des moyens de diffusion qui sont contrôlés par les Américains protégeant leur marché.  C’est encore une question d’intérêt économique! Il s’ensuit que la culture anglo-américaine, que ce soit dans le cinéma, la chanson populaire ou les best-sellers, est devenue un signe de modernité, mais aussi un facteur d’expansion économique et aussi un élément d’exaspération pour les cultures locales ou nationales. Bref, les États-Unis ont le droit de vendre leur «camelote» partout dans le monde, sans que la contrepartie ne soit accordée aux autres. C’est la loi du plus fort!
2.4 L’innovation technologique et les publications scientifiques
 
L’innovation technologique et les publications scientifiques constituent deux secteurs contribuant à l’expansion d’une grande langue dans le monde. Là encore, c’est une question de développement économique.
– L’innovation technologique 
 
En 2000, on comptait 46 grands centres d’innovation technologique dans le monde. De ce nombre 13 se trouvaient aux États-Unis (Silicon Valley, Boston, Austin, New York, Seattle, Los Angeles, Chicago, Salt Lake City, etc.), les autres étant au Royaume-Uni (Londres, Cambridge, Glasgow, etc.), en Australie (Queensland, Melbourne), en Afrique du Sud (Gauteng), en Inde (Bangalore), ce qui fait beaucoup de pays anglophones, sans oublier les pays où la langue de travail de ces centres est en anglais, tels que la Suède, la Finlande, Taiwan, l’Allemagne, la Malaisie, Singapour, la Norvège. En outre, les États-Unis continuent de devancer toutes les autres nations dans la plupart des domaines de la recherche et du développement technologique.
En général, l’innovation technologique reste la base même du capitalisme concurrentiel, car il s’agit pour les entreprises d’être compétitives.  Dans ce domaine, les États-Unis disposent davantage de capitaux disponibles, ce qui leur permet d’acquérir des entreprises européennes et asiatiques. C’est que la mondialisation paraît ainsi une conséquence de la révolution des technologies de l’information et de la libéralisation des échanges entreprises par les gouvernements. À l’heure actuelle, la plupart des innovations technologiques sont concentrées dans les domaines de production et de communication. Pour des raisons de compétitivité, c’est l’anglais qui en profite le plus.
– Les technologies de l’inforoute
 
Le succès d’Internet symbolise à la fois la domination technologique, linguistique et culturelle des États-Unis. Les Américains présentent les technologies de l’inforoute comme étant exclusivement d’origine américaine. Comme par hasard, cette perception quasi universelle favorise considérablement la pénétration commerciale américaine dans le secteur informatique et celui des télécommunications. Les premières machines et les premiers logiciels, il est vrai, furent conçus pour traiter des textes en anglais. Au début, on ne pouvait transmettre que des messages électroniques codés en Ascii – l’acronyme de cette norme américaine de codage des caractères – à sept bits. Ce système n’intègre qu’une gamme limitée de caractères, celle nécessaire à la langue anglaise et, fort accessoirement, au français, à l’espagnol, au swahili, etc. Le code Ascii est, en effet, constitué de jeux de caractères à sept bits (et non, classiquement, de huit), et les outils qui l’utilisent ont encore tendance à éliminer un bit sur huit pour les jeux de caractères autres que ceux de l’anglais.
 
Or, rien dans l’architecture informatique du réseau ne s’oppose à l’usage de quelque langue que ce soit. Tout est affaire de protocoles d’utilisation de cette «quincaillerie», donc d’élaboration de normes universelles et, fait tout aussi important, de moyens pour les mettre en place. Les Américains n’avaient aucun intérêt à changer ce système qui les favorisait grandement, et ce, dans la mesure où ils bénéficiaient de la «complicité» des autres nations qui, en général, ne protestaient que fort peu ou seulement du bout des lèvres.
 

 

Pourtant, rien n’oblige les nations non anglophones à utiliser Internet en anglais. Il est vrai qu’Internet a été créé aux États-Unis, ce qui peut expliquer qu’à l’origine la Toile était entièrement en anglais. Mais au fur et à mesure que le reste du monde adopte la Toile, la proportion de l’anglais tend à diminuer. De 80 % qu’elle était dans les années quatre-vingt-dix, la part de l’anglais se situait à 50 % en 2002. Des langues comme l’allemand, le japonais, le coréen, l’espagnol, le français, etc., prennent de plus en plus d’importance. Ainsi, à la fin de juillet 2004, le moteur de recherche Google témoignait qu’on pouvait consulter Internet en plus de 100 langues, les dernières étant l’arménien, le lao et le sindhi. Internet est avant tout un outil, il peut être un allié utile ou se transformer en objet d’acculturation. C’est le cas lorsqu’un pays non anglophone décide de choisir uniquement l’anglais dans ses sites et d’éliminer sa langue nationale.
– Les publications scientifiques
 
Au plan international, six langues (l’anglais, le russe, le japonais, l’espagnol, le français et le chinois) assurent 95 % de toute la production scientifique mondiale. De façon générale, on assiste à un net recul de toutes les langues nationales devant l’anglais. Une première constatation s’impose: déjà en 1990, l’anglais absorbait les deux tiers (64,7 %) de toute la production mondiale, suivi de loin par le russe (17,8 %). En 2000, parmi les quelque 100 000 revues et périodiques scientifiques publiés dans le monde, 50 % étaient rédigés en anglais. Par ailleurs, les 4000 plus importantes publications internationales sont sous le contrôle des maisons d’éditions américaines et britanniques dans une proportion de 80 %, alors que les 20 % restantes sont en voie de passer sous leur contrôle, car la place de l’anglais s’élargit année après année. Pour sa part, M. Maurice Allais, un prix Nobel d’économie, croit que l’utilisation du français et des autres langues est encore appelée à baisser: «L’anglais est devenu pour les élites le seul support pour la transmission de la pensée scientifique dans le monde.» Un fait est indéniable, l’anglais est en train de prendre toute la place et ce n’est pas parce que l’anglais aurait été choisi sur la base d’une consultation populaire auprès des scientifique du monde entier! Ce phénomène remet en question la viabilité de toute culture nationale, sauf celle des pays anglophones!  Le linguiste mexicain Rainer Enrique Hamel fait à ce sujet le commentaire suivant (2010):
La plupart des chercheurs s’accordent pour dire que l’anglais occupe une position hégémonique sans précédent. Les discussions se focalisent sur l’avenir de cette prédominance, et certains considèrent ce processus comme un grand progrès de la civilisation dans le monde alors que d’autres en soulèvent les désavantages. («L’aménagement linguistique et la globalisation des langues du monde» dans Télescope, Québec, vol. 16, no 3, 2010, p. 1-21.)
Il faut dire que, depuis les années 1960, les Américains ont toujours refusé de publier des articles rédigés dans une autre langue que l’anglais. Cette imposition d’une langue unique dans toutes les communications scientifiques internationales s’est faite essentiellement sous la pression des universitaires et des chercheurs américains anglophones. Or, l’immense majorité des chercheurs américains ne parle que l’anglais. Les comités universitaires américains ignorent systématiquement les publications dans une autre langue. Les Américains se retrouvent dans la position où ils jouent à la fois le rôle d’acteurs et de jury, tout en accaparant, avec la bénédiction des autres pays, le monde de l’édition scientifique internationale. C’est pourquoi la plupart des Américains croient que toutes les découvertes scientifiques sont américaines et qu’elles ne sont possibles qu’en anglais. Pire, ils croient fermement que la plupart des scientifiques encore vivants aujourd’hui sont américains. C’est que le monde scientifique américain s’est organisé pour ne jamais médiatiser les découvertes européennes, sud-américaines, russes ou chinoises, mais au contraire il les ignore jusqu’à ce qu’elles soient récupérées par des équipes américaines qui s’en attribueront ensuite la paternité.  
En fait, si les États-Unis sont devenus le pôle majeur de rayonnement de l’anglais par la science et la culture médiatisée, c’est que leurs intérêts économiques sont en jeu. Globalement, le monde anglophone rassemble une soixantaine de pays et près de deux milliards d’humains, ce qui reste sans contredit le plus formidable «marché linguistique» de la planète, avec la Chine et l’Inde. En somme, c’est moins la langue anglaise qui demeure la source de l’interventionnisme anglo-saxon que le rendement économique de cette langue. Autrement dit, répandre l’anglais dans le monde est une source considérable d’enrichissement économique pour les Américains et les Britanniques.
Mais les populations non anglophones ne semblent pas comprendre ce fonctionnement. Ils croient qu’en utilisant l’anglais ils se feront mieux connaître à l’étranger, au risque de devenir moins performants dans une langue qu’ils maîtrisent souvent assez mal. Leurs travaux risquent de profiter davantage à l’économie anglo-américaine ou anglo-britannique plutôt qu’à celle de leur propre pays, le tout financé bien entendu par les citoyens de leur pays!  Des études ont par ailleurs révélé que l’enseignement des matières scientifiques dans les universités non anglophones aurait pour effet de favoriser la désaffection des étudiants pour les sciences ainsi que le déclin de la production scientifique nationale, sans oublier le transfert et le plagiat des découvertes scientifiques. L’usage systématique de l’anglais crée en effet les conditions propices pour que toutes les découvertes soient associées au monde anglo-saxon, et ce, que ces mêmes découvertes soient d’origine française, allemande, chinoise ou japonaise.
N’oublions pas que les scientifiques qui publient leurs travaux en anglais sont dans l’obligation d’accepter le système anglo-américain des citations et d’aligner leurs objectifs sur ceux des Américains. Non seulement il faut publier en anglais, il faut aussi adopter le point de vue officiel de la recherche universitaire américaine, sous peine d’être rejeté «par défaut d’originalité». D’ailleurs, la plupart des travaux publiés en anglais de la part des non-anglophones sont généralement jugés comme peu novateurs et peu intéressants par les scientifiques américains, à moins qu’ils ne soient récupérés par des Américains. Il y a là pour le moins une certaine illusion de croire qu’il faut absolument publier ses travaux en anglais lorsqu’on est, par exemple, francophone ou hispanophone. De toute façon, les Américains ne les liront pas, qu’ils soient en anglais ou non!
 
Il faut aussi signaler que, dans les faits, plus de 90 % des articles rédigés par les scientifiques ne sont jamais publiés et demeurent inconnus du public. C’est devenu une pratique courante aux États-Unis d’exploiter les meilleures idées provenant des travaux en anglais des scientifiques non anglophones (alors qu’ils n’ont pas fait l’objet d’une publication antérieure dans la langue du pays d’origine) afin d’en tirer en premier les bénéfices commerciaux. Les scientifiques non américains, qui se sont fait piller leurs idées, ne sont plus en mesure ensuite de prouver quoi que ce soit. Ainsi, dans ce monde scientifique où l’on s’attendrait à ce que la science occupe le premier rang, ce sont bien souvent la recherche du profit et la pratique du pillage qui guident les recherches.
 
À la défense des scientifiques, il faut admettre que l’usage d’une langue unique est un atout inestimable qui simplifie grandement les échanges. Grâce aux nouvelles technologies électroniques, l’anglais met en contact des personnes, des communautés, des institutions, des organismes, des équipes et des entreprises du monde entier.
 
Cependant, le marché libre des langues a aussi ses effets pervers», donc celui de camoufler des bénéfices inégaux, selon que l’on soit anglophone ou non anglophone. L’inégalité commence d’abord pour les non-anglophones qui sont dans l’obligation de procéder à d’importants investissements, car il leur faut d’abord apprendre l’anglais et ensuite pour agir et négocier «en terrain étranger». C’est de cette façon que se propagent les barrières à l’accès et à la distribution des biens pour les locuteurs non anglophones. Jamais un Français, un Espagnol ou un Brésilien ne pourra avoir la même aisance qu’un anglophone! Le problème, ce n’est pas de savoir l’anglais, c’est de contribuer à répandre cette langue dans le monde aux dépens des intérêts économiques de sa propre langue nationale. Bref, c’est de faire le travail à la place des Américains et des Britanniques! En même temps, les chercheurs non anglophones se retrouvent dans une situation d’infériorité relative et ils ne mesurent pas encore les conséquences négatives de leur unilinguisme chronique. Rainer Enrique Hamel résume ainsi les effets réels ou potentiels de la mondialisation de l’anglais («L’aménagement linguistique et la globalisation des langues du monde» dans Télescope, Québec, vol. 16, no 3, 2010, p. 1-21):

 

1. Le déplacement d’autres langues internationales des domaines stratégiques de la communication internationale, de la diplomatie, du commerce, de la science et de la technologie, avec des conséquences négatives pour le développement de ces langues : la perte du multilinguisme comme base des relations internationales, de l’égalité entre les peuples et de la coexistence pacifique.
2. Les risques d’un unilinguisme social croissant dans les pays anglo-saxons, ce qui réduit la compréhension des autres nations et cultures et augmente les risques pour la paix mondiale.
3. L’accroissement de la prédominance socio-économique, politicoculturelle et idéologique du monde anglo-saxon, dû à l’économie politique des langues : cela signifie d’importantes économies pour les pays anglo-saxons face aux investissements élevés pour les autres pays dans l’apprentissage des langues étrangères.
4. La différence de maîtrise linguistique, entre locuteurs anglophones et non anglophones, qui accroît les asymétries dans l’accès aux biens matériels et symboliques, ainsi que les avantages comparatifs.
5. La menace de rompre définitivement l’équilibre écolinguistique existant, ce qui risquerait de mettre en danger le développement de la science, de la culture et des arts, si l’on considère le principe selon lequel le système écologique le plus diversifié est le plus fort.
6. La menace directe pour les langues minoritaires en voie de disparition dans des pays anglophones, y compris les anciennes colonies britanniques.
2.5 Le poids démographique des locuteurs
 
Tous les facteurs précédents ont favorisé l’expansion du nombre des locuteurs de l’anglais dans le monde. Or, le facteur démographique constitue sans nul doute l’un des éléments les plus importants dans le maintien ou la force d’une langue. Dans les variables se rattachant au facteur démographique, le nombre des locuteurs d’une langue constitue certainement le déterminant le plus décisif dans la puissance d’une langue. Cependant, le nombre n’est pas tout: il faut considérer également d’autres variables telles la fécondité d’un groupe linguistique, la capacité d’absorption des forces migratoires et la distribution de la langue dans l’espace.

Le tableau ci-dessus révèle qu’entre 320 et 380 locuteurs (L1) utilisent l’anglais comme langue maternelle: Afrique du Sud, Australie, Canada, États-Unis, Irlande, Nouvelle-Zélande et Royaume-Uni. Ces sept pays constituent, à proprement parler, la base de l’anglais langue maternelle dans le monde. Les locuteurs en L2 (langue seconde) se situeraient entre 150 et 300 millions: Cameroun, Inde, Kenya, Malaisie, Nigeria, Pakistan, Philippines, Singapour, etc. En EFL, on trouve les locuteurs capables d’utiliser l’anglais comme langue véhiculaire avec des gens de l’extérieur, c’est-à-dire entre 100 millions et un milliard de locuteurs : Allemagne, Chine, Japon, Mexique, Russie, etc. Dans l’état actuel des choses, aucune autre langue ne saurait rivaliser avec l’anglais.

 

3 Le XXIe siècle sera-t-il anglo-américain?

 

Il n’est pas aisé de se livrer à des prédictions en matière de langue. Ainsi, au VIIIe siècle, l’anglais a bien failli disparaître au profit du vieux-norrois des Vikings; ceux-ci n’avaient plus que quelques batailles à livrer pour éliminer complètement les Anglo-Saxons. L’anglais est demeuré une langue faible jusqu’au XVIIe siècle et plusieurs «spécialistes» s’étaient même risqués à prédire sa mort prochaine; on connaît la suite de l’Histoire!
Néanmoins, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer la marche forcée vers le «tout-anglais», car ce développement marginalise le statut des autres langues nationales, sinon régionales. Un tel point de vue est particulièrement répandu dans l’Union européenne, où le multilinguisme est officiel, ainsi que dans les pays francophones, lusophones, hispanophones et arabophones. Ainsi, l’Assemblée nationale française a adopté, le 6 janvier 2004, une résolution pour la promotion de la diversité linguistique dans l’Union européenne (voir le texte). Bien qu’il s’agisse avant tout de sauvegarder les intérêts de la France, ce document formule des recommandations auxquelles beaucoup d’autres membres de l’Union européenne pourraient souscrire.

3.1 La complicité ou la vassalité des non-anglophones

Il ne semble pas possible de freiner la marche de l’anglais comme langue internationale. C’est une question de rapport de forces et aucune autre langue ne peut réussir à s’opposer à ce genre de rouleau compresseur. Toute tentative de résistance dans les instances internationales se heurtera à la volonté ou la complicité des autres nations d’avoir recours à l’anglais pour des raisons d’ordre économique et d’efficacité dans les communications. N’oublions pas que l’espoir de la réussite sociale et économique est une source de motivation profonde chez tous les humains. Ils sont prêts à n’importe quoi, même éventuellement à perdre leur langue. C’est une donnée courante dans l’histoire! Même des Français réputés, comme M. Bernard Kouchner qui n’hésitait pas à affirmer en 2006 que «l’anglais est l’avenir de la francophonie», ne voient aucun inconvénient à promouvoir l’anglais. Autrement dit, non satisfaits de courber l’échine, les pays non anglophones en redemandent! C’est là témoigner d’une vassalité certaine et d’un collaborationnisme empressé à satisfaire les désirs anticipés du principal bénéficiaire, les États-Unis d’Amérique. Et ça marche!

Cependant, là où la résistance est possible, c’est sur le territoire de chacune des nations, mais c’est aussi dans le choix des partenaires commerciaux. S’il est possible de réduire l’influence de l’anglais chez soi, c’est-à-dire sur son propre territoire, il est beaucoup plus hasardeux de le faire au plan international lorsque la concurrence risque d’être déloyale. En matière de langue, les États ne peuvent pas grand-chose face à la concurrence, car la liberté d’action demeure limitée. Néanmoins, il est possible de faire valoir sa différence dans le respect des autres, sans nécessairement se replier sur soi et abandonner tout interventionnisme. Le problème viendra des firmes nationales qui choisiront l’anglais comme langue véhiculaire interne, mais d’autres voudront conserver leur spécificité culturelle et linguistique.

Dans un autre domaine, il est vrai que toutes les langues du monde ne sont pas en mesure de servir à la diffusion du savoir scientifique, mais les scientifiques, comme c’est déjà le cas dans de nombreux pays, ne sont pas obligés de passer aveuglément à l’anglais et d’oublier systématiquement leur langue nationale sous prétexte qu’il n’existe pas d’interface. Les États nationaux ont un rôle à jouer, et ce, d’autant plus que ce sont eux qui paient les travaux de leurs scientifiques. C’est là qu’il est possible d’intervenir. Il incombe aux nations non anglophones de ne pas accepter la «ségrégation linguistique», voire leur «vassalisation» à l’anglais. Quoi qu’il en soit, le bilinguisme anglais-langue nationale sera, selon toute vraisemblance, la voie de l’avenir, car les langues nationales qui ont un statut officiel sont là pour rester, mais les locuteurs de ces langues devront s’imposer contre vents et marées au plan international, et seules les plus grandes langues des pays riches pourront survivre. 

3.2 La bataille de l’information pour le contrôle de l’économie

Comme langue internationale, l’anglais est là pour rester même si, par un cataclysme peu probable, la plupart des anglophones des États-Unis et de la Grande-Bretagne disparaissaient. La disparition d’une langue forte est, répétons-le, un très long processus. Le directeur du cabinet de consultants Kissinger Associates, David Rothkopf, déclarait dans son ouvrage In Praise of Cultural Imperialism («Pour l’éloge de l’impérialisme culturel») en 1997 dans Foreign Policy de Washington que, quoi qu’il arrive, les États-Unis feront tout pour propager l’anglais dans le monde, et ce, avec la complicité de la plupart des autres nations plus faibles. Non seulement ils en ont les moyens, mais il y va de leur intérêt économique:

It is in the general interest of the United States to encourage the development of a world in which the fault lines separating nations are bridged by shared interests. And it is in the economic and political interests of the United States to ensure that if the world is moving toward a common language, it be English; that if the world is moving toward common telecommunications, safety, and quality standards, they be American; that if the world is becoming linked by television, radio, and music, the programming be American; and that if common values are being developed, they be values with which Americans are comfortable. [Il est dans l’intérêt général des États-Unis d’encourager le développement d’un monde dans lequel les fossés séparant les nations sont comblées par des intérêts partagés. Et il est dans les intérêts économiques et politiques des États-Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l’anglais; que s’il s’oriente vers des normes communes en matière de télécommunications, de sécurité et de qualité, ces normes soient américaines; que si ses différentes parties sont reliées par la télévision, la radio et la musique, les programmes soient américains; et que, si des valeurs communes sont édifiées, ce soient des valeurs dans lesquelles les Américains se reconnaissent.]

 

Rothkopf déclarait également : «Pour les États-Unis, l’objectif central d’une politique de l’ère de l’information doit être de gagner la bataille des flux de l’information mondiale en dominant les ondes, tout comme la Grande-Bretagne régnait autrefois sur les mers.» Et Mme MargaretThatcher, ex-première ministre de Grande-Bretagne (de mai 1979 à novembre 1990), de renchérir en juillet 2000: «Au XXIe siècle, le pouvoir dominant est l’Amérique, la langue dominante est l’anglais, le modèle économique dominant est le capitalisme anglo-saxon.» En effet, l’anglais est devenu le dénominateur commun linguistique. Que l’on soit un cadre coréen pour ses affaires à Shanghaï, un Allemand eurocrate discutant de lois à Bruxelles ou un biochimiste brésilien à une conférence à Stockholm, il faut parler anglais pour se faire comprendre. Le directeur d’une école de langue anglaise à Prague, Jitka Prikrylova, avait probablement raison de dire après la chute de l’URSS: «Le monde s’est ouvert pour nous, et l’anglais est sa langue.» Mais rien ne dépasse dans le genre ces paroles d’un sénateur américain (anonyme) adressées à Washington à Hervé Lavenir de Buffon, journaliste au Figaro Magazine en juin 2002 : «Il y a 6000 langues parlées dans le monde, 5999 de trop, l’anglais suffira.» Le même journaliste français rapporte ces propos d’un diplomate britannique (anonyme) lors d’une inauguration d’un centre culturel du British Council aux Pays-Bas: «Il serait temps que les Néerlandais le comprennent : dans un quart de siècle, plus personne ne parlera leur langue dans ce pays!» Malheureusement, M. Lavenir de Buffon n’identifie pas le nom de ses illustres interlocuteurs anonymes!

L’anglais est employé aujourd’hui comme langue maternelle par près de 400 millions de locuteurs, principalement aux États-Unis, en Grande-Bretagne, au Canada, en Irlande, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud. Il a acquis le statut de «langue seconde» dans plus de 70 pays comme le Ghana, le Nigeria, l’Inde, Singapour, etc., et il est parlé par au moins 400 autres millions de locuteurs. De plus, l’anglais est devenu la langue étrangère que les jeunes générations apprennent ou veulent apprendre le plus à l’école. Le nombre de ceux qui apprennent l’anglais à l’étranger excède un milliard de personnes. Bien que les évaluations varient considérablement à ce sujet, on estime que 1,5 milliard de personnes possèderaient une certaine compétence de l’anglais (toutes catégories confondues). C’est un quart de la population mondiale!
 
3.3 L’avenir de l’anglais
 

Le résultat ultime de toute expansion territoriale est généralement l’explosion ou encore la fragmentation. Par le fait même, il est possible que la langue anglaise soit un jour fragmentée et dialectalisée. Plus une langue est parlée sur un vaste territoire, plus elle aura tendance à se diversifier et à se fragmenter.

– Le point de vue français
Le linguiste français Louis-Jean Calvet suggère trois scénarios possibles au sujet de la place de l’anglais dans le monde:

 1) L’anglais conserverait encore longtemps (quelques dizaines d’années) son statut actuel de véhicule mondial dans les relations internationales, économiques et scientifiques.
2) Des alliances entre grands ensembles linguistiques telles que la francophonie, l’hispanophonie, la lusophonie, l’arabophonie, etc., limiteraient l’expansion de l’anglais. Un tel scénario impliquerait des interventions politiques énergiques de la part de tous les gouvernements et organisations concernés. Les pays nationalistes sont-ils prêts à livrer des batailles internationales? Il faut tenir compte aussi du concours des autres nations, ce qui reste bien aléatoire.
3) Grâce aux nouvelles technologies, notamment Internet, toutes les langues pourront se développer librement. Toutefois, il est quasi certain que seul un nombre limité de langues — dont l’anglais — pourraient bénéficier d’un tel avantage.

Dans cette perspective, Calvet suppose un rôle pour certaines grandes langues autres que l’anglais.
– Le point de vue anglais
Pour sa part, le linguiste britannique David Crystal prévoit trois scénarios différents pour l’anglais. Il parle d’un monde «tri-anglophone» («a tri-English world»), c’est-à-dire partagé entre trois variétés d’anglais:

1) L’anglais correspondant à un «dialecte local basé sur l’anglais à la maison». Cet anglais local risque de se fragmenter en une multitude de variétés plus ou moins faciles à comprendre, selon les distances géographiques. On relève déjà ces formes variées qu’on appelle tantôt le spanglish (espagnol-anglais) lui-même différent selon les pays, l’englog (l’anglais tagalog parlé aux Philippines), le japlish (l’anglais des publicitaires japonais), le greeklish (l’anglais parlé par les Grecs), le hinglish ou l’inglish (le mélange d’anglais et de l’hindi), le singlish (l’anglais singapourien), le manlish (l’anglais malaisien), etc. Il s’agit d’un anglais fortement identitaire sur lequel de nombreux États concernés devront compter.
Pour David Crystal, ce phénomène se développe partout dans le monde et va prendre de l’expansion. Pour Jean Aitchison, de l’Université d’Oxford: «Au XXIe siècle, la prise de conscience croissante d’un grand nombre de langues anglaises va susciter un mélange de fierté, d’autosatisfaction et de peur parmi les gens qui parlent cette langue.» En ce sens, Britanniques et Américains pourraient vivre avec un certain traumatisme cette curieuse sensation d’être ainsi dépossédés de leur langue.
2) L’anglais équivalant à «une variété nationale au travail ou à l’école». C’est l’anglais local standardisé de façon à éviter les trop grands écarts qui risqueraient de compromettre la communication entre une nation particulière et les autres nations.
3) L’anglais uniformisé appelé «l’anglais international standard» pour les communications internationales ou pour parler aux étrangers. L’anglais international, basé sur l’anglo-américain, va rester à peu près identique partout dans le monde, surtout à l’écrit. N’importe qui pourra lire ou écrire en anglais et comprendre ou être compris, peu importe son origine géographique.

Quoi qu’il en soit, il faut certainement s’attendre à une «cohabitation croissante» entre divers types d’anglais. D’une part, il se parlera de plus en plus à la fois un anglais local simplifié et un anglais international également simplifié. Pour David Crystal la fragmentation —  on parle aussi de «cannibalisation» — est inéluctable: «Pour chaque locuteur de langue maternelle anglaise, il y a désormais trois locuteurs qui ont appris la langue d’eux-mêmes, et dès qu’une partie du monde adopte l’anglais, il l’adapte. Personne n’est propriétaire de l’anglais.» Le linguiste britannique David Crystal, responsable de l’Encyclopédie de Cambridge de la langue anglaise, raconte à l’Agence France Presse qu’il était entré dans une librairie de Singapour et qu’il a été témoin d’une conversation dans une langue qu’il n’arrivait pas à identifier: «Je leur demande quelle langue ils parlent. Ils me répondent:  »l’anglais ». Je leur dit:  »Mais non, enfin, ce n’est pas de l’anglais ». C’était du singlish, un mélange d’anglais et de chinois parlé localement.»
 

Dans une évaluation du British Council, environ la moitié de la population du monde, c’est-à-dire trois milliards d’individus, parlera l’anglais dans seulement une décennie, alors que deux milliards de personnes seront profondément impliquées dans l’usage de cette langue. Déjà, maintenant, la situation est telle que le nombre des locuteurs de l’anglais langue seconde dépasse celui des locuteurs «natifs» ou de langue maternelle anglaise. Depuis quelques décennies, l’anglais est devenu la langue seconde dans de nombreux pays qui sont témoins d’une bousculade folle, en particulier parmi la jeune génération avide d’apprendre cette langue pour des raisons avant tout économiques, mais également culturelles et pour favoriser aussi les communications.  En Asie seulement, on compte 350 millions d’utilisateurs de l’anglais, ce qui correspond à la population réunie des États-Unis, de la Grande-Bretagne et du Canada. Dans une décennie, 100 millions de Chinois connaîtront l’anglais. Et ce n’est que le commencement!

Le rapport The Future of English? («l’avenir de l’anglais») publié par le British Council’s English 2000 explore une série de possibilités pour l’avenir de l’anglais avec un thème commun : le monde est en train de changer et affectera notre utilisation de la langue. Le but premier de ce rapport semble être de stimuler le débat sur l’avenir de l’anglais dans le monde et ses implications pour les entreprises britanniques. Pour cette raison, le rapport ne se risque pas à prédire un avenir précis, mais soulève de multiples questions.
En effet, combien de locuteurs parleront l’anglais en 2050? À quelle sorte d’anglais y aura-t-il lieu de s’attendre? Les gens vont-ils s’approprier les ressources culturelles que leur offrira l’anglais ou emploieront-ils simplement l’anglais comme langue véhiculaire ou comme outil pratique sur le plan commercial? Quels seront les effets de la mondialisation sur le marché de la langue anglaise? L’anglais devra-t-il faire face à l’apparition de grandes communautés linguistiques qui défieront sa prédominance? Comment l’anglais contribue-t-il à la modernisation économique des pays nouvellement industrialisés? Est-ce qu’Internet restera le «vaisseau amiral» de la mondialisation en anglais? La diffusion de l’anglais entraînera-t-elle la disparition de plus de la moitié des langues du monde avant la fin du XXIe siècle? Chose certaine, il est peu probable que les grandes langues nationales, au nombre d’environ une centaine, accepteront leur liquidation au profit de l’anglais. Plus on examine de près les causes historiques et les tendances actuelles, plus il devient clair que l’avenir des langues deviendra fort complexe.

D’ailleurs, c’est le point de vue du linguiste britannique David Graddol, qui se préoccupe depuis plusieurs années du sort des langues à l’échelle mondiale. Il a publié en 1997 un rapport de 130 pages sur le sujet; il est intitulé English Next. Pour David Graddol, l’Europe actuelle serait en train de se désintégrer en raison de ses nations et de ses langues nationales, qui correspondent à des survivances de l’époque de la Renaissance et de l’avènement des médias que les anglophones appellent la «modernity» (modernité). Même si de nombreuses langues sont appelées à disparaître, Graddol admet que, à côté de l’anglais, subsisteront forcément d’autres grandes langues internationales, notamment le chinois, l’espagnol et l’arabe, qui se feront alors concurrence. Autrement dit, l’anglais ne deviendra jamais la langue mondiale «à l’exclusion de toutes les autres», surtout en Asie et au Proche-Orient. Dans un article article intitulé «The Future of English» publié en 2004 dans la revueSciences, David Graddol a formulé des hypothèses sur l’évolution des langues internationales en affirmant, par exemple, qu’à l’avenir l’anglais ne sera plus la seule langue mondiale et que, vers 2050, le chinois, l’hindi (et l’ourdou) et l’arabe deviendront les langues les plus utilisées.
Forcément, l’anglais est destiné à se fragmenter et à se diversifier un jour — c’est déjà commencé avec le spanglish, le singlish, le chinglish, lejaplish, etc. —, mais il n’aura pas le même destin que le latin, car les circonstances ont changé. Le latin s’est fragmenté en un grand nombre de langues romanes (italien, français, espagnol, portugais, roumain, ladin, etc.) en raison du manque de communications entre les peuples. Or, il n’est pas possible que cette situation se reproduise pour l’anglais, du moins à l’écrit, les communications modernes, telles qu’on les connaît, sont là non seulement pour demeurer dans ce qu’il est convenu maintenant d’appeler le «village global», mais au contraire elles s’amplifieront.N’oublions pas que les découvertes technologiques telles que la radio, la téléphonie, la télévision, Internet, etc., ont eu pour effet de stopper la fragmentation linguistique.

De plus, il existe une différence énorme entre le statut de l’anglais aujourd’hui et celui du latin à partir du Moyen Âge. À cette époque, plus personne ne parlait le latin qui est devenu une langue «neutre» parce qu’elle n’était parlée par aucune nation. C’est pourquoi le latin est parvenu aisément à devenir une langue supranationale. Dans le monde actuel, l’anglais est davantage une «langue auxiliaire internationale», car non seulement il demeure la langue maternelle des anglophones, mais aussi la langue officielle d’un grand nombre d’États, ce qui prive l’anglais de la neutralité dont jouissait le latin dans les siècles passés.

Selon David Graddol, les prochaines décennies seront capitales pour le développement de la langue anglaise:


Nous sommes dans une période de changements rapides qui durera quelque vingt années — une période qui sera douloureuse, et même parfois traumatisante, pour une bonne partie des habitants du globe. […] Par conséquent, ces vingt années seront des années critiques pour l’avenir de l’anglais et de ceux qui dépendent de son utilisation. Les modes d’usage et les attitudes développés pendant cette période auront des effets à long terme sur l’avenir de notre langue.

– Le globish
Par ailleurs, il s’est développé une forme d’anglais simplifié pour les non-anglophones (c’est-à-dire la grande majorité des habitants de la planète), qui a la cote. C’est le globish (contraction de Global English ou Globalish) que les anglophones n’utilisent pas. Avec son vocabulaire limité à 1500 mots et à la syntaxe rudimentaire, ce sous-produit de l’anglais ne connaît ni l’humour ni les métaphores, mais permet aux non-anglophones de se comprendre sans peine. Cette manière de communiquer est déjà largement employée, un signe de la mondialisation des rapports humains. En voici un exemple, avec une traduction pour les personnes non encore familières avec le globish:


Globalish is really easy. Every one can speak globalish. And everyone can understand it. Don’t be afraid to speak globalish. There is no particular rules. Except to be understanding.With globalish, you can get now a lot of friends around the World. For example, if you want to meet a lot of new friends on Internet, you must speak globalish.
Most of the people you can meet are not english native. So, globalish is perfect to be understanding. If you want to enter into the greatest world community, comes to join the globalish users.
Le globish est vraiment facile. Chacun peut parler globish. Et chacun peut le comprendre. N’ayez pas peur de parler globish. Il n’y a aucune règle particulière. Sauf comprendre.Avec le globish, vous pouvez maintenant vous faire beaucoup d’amis dans le monde entier. Par exemple, si vous voulez rencontrer beaucoup de nouveaux amis sur Internet, vous devez parler globish.
La plupart des gens que vous pouvez rencontrer ne sont pas anglophones de naissance. Comme ça, le globish est parfait pour se comprendre. Si vous voulez entrer dans la communauté la plus grande du monde, venez rejoindre les utilisateurs du globish.

Pour le moment, on compterait quelque 350 000 utilisateurs du globish, surtout sur Internet. Bref, il ne serait plus nécessaire de maîtriser l’anglais pour communiquer dans le monde entier?  C’est sûrement une histoire à suivre!

3.4 Les résistances

Il y a, bien sûr, des pays qui tentent de résister à l’impérialisme anglo-saxon. Ils ne veulent pas perdre leur culture! C’est pourquoi ils désirent promouvoir le plurilinguisme, du moins au plan international. Mais cette idéologie ne peut réussir qu’avec la complicité des autres nations, ce qui n’est pas une mince tâche, car la tendance est à la vassalité linguistique ou au collaborationnisme vers le tout-anglais. Les médias britanniques et américains se moquent éperdument, en retenant leur fou rire, des efforts de certains gouvernements pour protéger leur langue nationale. Des pays comme la France, la Pologne, Andorre, le Brésil, le Mexique, la Colombie, le Costa Rica, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovénie, la Slovaquie, etc., ont déjà adopté des lois en ce sens, de façon à réglementer l’affichage, la publicité, l’étiquetage, les modes d’emploi, les chansons à la radio ou à la télévision, la langue de travail, etc. Ces initiatives visent non pas à contrecarrer l’usage de l’anglais comme langue internationale, mais à protéger les langues nationales de façon à ce que celles-ci ne soient pas submergées sur leur propre territoire.

– Le chinois 
Par ailleurs, certaines grandes nations émergentes ont manifesté leur intention claire de ne pas succomber à l’hégémonie de l’anglais. Ainsi, en est-il de la Chine. Le chinois mandarin est aujourd’hui la première langue du monde par le nombre de ses locuteurs, non seulement en Chine même, mais aussi à l’extérieur de ses frontières. C’est la langue véhiculaire la plus importante de l’Asie du fait qu’elle est enseignée au primaire dans de nombreux pays: Taiwan, Singapour, Malaisie, Indonésie, Thaïlande, Brunei, Philippines, Mongolie, Corée du Sud, etc.  Or, la reconnaissance de la langue chinoise fait partie de la reconnaissance de la Chine elle-même.  Les Chinois sont convaincus que si la maîtrise de l’anglais a pu constituer un moteur de développement au XXe siècle, la maîtrise du chinois sera aussi nécessaire au XXIe siècle. La Chine est maintenant le premier pays du monde par sa population d’internautes (plus de 225 millions). Et la Chine dispose de formidables outils pour propager la langue chinoise: plus de 2500 universités et centres de recherche dans une centaine de pays. Qui plus est, la Chine met en place depuis 2004 un réseau mondial de centres Confucius, c’est-à-dire une structure de la politique chinoise pour la promotion de sa langue et de sa culture. Déjà, 145 centres existent dans une cinquantaine de pays; l’objectif est d’en créer 1000 d’ici 2020. La Chine développe donc depuis des années une politique très offensive en faveur de sa langue. Progressivement, le chinois gagne du terrain dans les négociations internationales, dans les produits culturels, etc. Bientôt, 200 millions de Chinois vont visiter l’Europe, 100 millions, les États-Unis. En 2005, le maire de Chicago inaugurait un programme d’enseignement du chinois dans sa ville. Il déclarait alors: «Je crois qu’il y aura deux langues mondiales, la langue chinoise et la langue anglaise» (New York Times, 15 octobre 2005).

– Le russe
L’influence politique de la Russie semble avoir gagné le domaine de la politique linguistique. Après avoir connu un déclin à la suite de la disparition de l’URSS en 1991, la langue russe reprend maintenant du service. Les autorités russes cherchent aujourd’hui à investir dans la diffusion de leur langue. En 2003, la Russie a fondé le Conseil international des compatriotes de la Russie (CICR), lequel a reçu le statut de «membre associé» auprès du Département d’information publique de l’ONU. Le terme de «compatriote» regroupe les citoyens russes expatriés, les anciens citoyens de l’ex URSS, les russophones d’Europe centrale, les descendants d’immigrants russophiles, etc. Le CICR s’occupe de l’association et de la coordination des compatriotes russes dans le but de conserver l’originalité ethnique et l’héritage culturel aussi bien que de la diffusion de la langue russe à travers le monde. Il compte 122 organisations et vise à attirer en Russie des ressources intellectuelles, économiques et financières des compatriotes et à aider les organisations publiques à l’intérieur du pays à collaborer avec les associations à l’étranger. Le Conseil Conseil international des compatriotes de la Russie participe aussi aux politiques publiques qui soutiennent l’enseignement de la langue russe au moyen d’appuis financiers importants aux établissements d’enseignement à l’étranger. 

– L’hindi
L’Inde fait aussi partie des pays émergents dont il faudra tenir compte. L’industrie cinématographique indienne produit plus de 200 films par année pour plus de quatre milliards de personnes dans toute l’Asie du Sud et du Sud-Est, sans oublier l’Afrique et le Proche-Orient. L’industrie cinématographique a maintenant accès à des prêts bancaires et à des investissements considérables. La disponibilité de ces nouvelles ressources financières a permis des investissements dans de nouveaux marchés, l’usage systématique de l’Internet, la distribution de disques DVD, etc. Il faut compter aussi sur la diaspora indienne répartie dans 136 pays; celle-ci constitue un vaste réseau pour promouvoir sa langue (l’hindi) et sa culture. Des institutions ont été créées pour soutenir la production culturelle indienne dans le monde et renforcer les liens avec la diaspora, sous l’autorité d’un ministère qui lui est entièrement consacré. La famille mondiale indienne compte aujourd’hui entre 25 et 30 millions de personnes, un chiffre qui doublera d’ici 2025.

– Le français, l’espagnol, le portugais, l’arabe, etc.
Il ne faudrait pas oublier non plus l’Organisation internationale de la Francophonie (fondée en 1970, 53 États membres), la Communauté des pays de langue portugaise (Comunidade dos Países de Língua Portuguesa, 1996, 8 États membres), la Ligue des États arabes(1945; 22 États membres), l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences (Alecso, 1970), l’Organisation des États ibéro-américains (Organización de Estados Iberoamericanos para la Educación, la Ciencia y la Cultura,1985; 23 États membres), l’Union latine (1954, 37 États membres) et la Communauté des États turcophones (1992, 6 États membres). Ici, il ne s’agit pas d’un pays, mais de plusieurs États regroupés pour des questions culturelles et linguistiques, et évidemment économiques, commerciales et politiques. Ce type de blocs est apte à tenir tête à la langue anglaise. Il existe même une coopération entre les espaces francophone, hispanophone et lusophone, qui concerne cinq organisations internationales, regroupe 80 États et gouvernements, et représentent plus de 1,2 milliard de personnes sur les cinq continents. Dans l’avenir, le monde risque de redevenir multipolaire, ce qui aura des conséquences sur certaines langues.

3.5 La sonnette d’alarme de J. Fishman

Sur une planète où le multilinguisme est la règle, la politique linguistique américaine privilégie l’unilinguisme (anglais), pratiquant ainsi une forme d’isolationnisme. Dans son livre portant sur la sociologie de l’anglais, The Parochialism of World Languages (en français: Le chauvinisme des langues du monde), le linguiste américain Joshua Fishman tirait ainsi la sonnette d’alarme au sujet du choix di tout-anglais (cité par Richard Ruiz dans «L’aménagement linguistique de l’anglais et trans-ethnificatiobn aux États-Unis»): 
 
Les facteurs qui ont de toute évidence favorisé l’emploi et l’accroissement national et international de la langue anglaise – les relations économiques avec le monde anglophone, le statut social (reflété par les revenus ou le niveau d’éducation) et l’interaction avec la technologie moderne et les médias de masse – tendent en même temps à empêcher la plupart des anglophones d’apprendre les langues et les cultures des autres peuples du monde, précisément en raison de la domination anglophone dans ces domaines cruciaux. Le chauvinisme engendré par une telle isolation est ultimement désastreux dans les domaines de la technologie, de la science et de l’industrie et pourrait faire s’éroder la supériorité même qui amène le monde vers l’anglais aujourd’hui, ce qui entraînerait éventuellement une migration vers d’autres langues supérieures. C’est uniquement si les importants efforts mondiaux pour apprendre l’anglais sont égalés de façon croissante par des efforts d’apprentissage des langues (et des valeurs, des traditions et des objectifs) du reste du monde par les anglophones que l’extraordinaire position actuelle de l’anglais comme langue seconde pourra s’établir avec plus de solidité que ne le firent les précédentes lingua franca de l’histoire mondiale. Dans un monde de plus en plus interactif, l’acceptation de l’anglais pourrait se lier davantage à l’acceptation des autres par les anglophones de naissance. Malheureusement, nous en savons beaucoup plus sur la manière de montrer au monde à parler anglais (ne fusse qu’un tout petit peu), que nous en savons sur la façon d’aider les anglophones de naissance à découvrir le monde (Fishman, 1977, p. 334-335).
Pour Joshua Fishman, il est possible que les politiques linguistiques des États-Unis se retournent contre eux. La méconnaissance légendaire des autres langues de la part des Américains pourrait les amener à leur propre perte. Ils courent le risque de perdre un jour tous les avantages qu’ils ont acquis en favorisant uniquement l’anglais. Plutôt que de honnir les diverses communautés linguistiques qui ont pris racine aux États-Unis, les Américains devraient en tirer avantage afin de s’ouvrir au monde. Malheureusement, c’est une politique opposée que pratiquent les Américains.
 

Il ne faut jamais oublier que rien n’est entièrement prévisible dans le monde des langues. Qui aurait cru, à l’époque de l’Empire romain, que le latin serait disparu trois siècles plus tard? Que aurait cru, au VIIIe siècle, que l’anglais, alors une langue moribonde, serait devenu la lingua franca du monde entier au XXIe siècle? Pour le moment, on peut croire que, par l’effet «boule de neige», l’anglais est devenu si répandu qu’il sera, dans un avenir rapproché, non seulement «irrésistible» pour nombre de nos contemporains, mais également incontournable (ce qu’il est déjà). Beaucoup d’individus, dans le monde entier, ont trouvé dans cette langue un outil utile dont ils ne veulent plus se départir au profit d’une autre langue.

On peut déceler dans ce phénomène de l’expansion de l’anglais dans le monde une sorte de pragmatisme circonstanciel lié à ce vieux rêve biblique de voir s’effondrer un jour la tour de Babel. C’est encore l’écrivain et journaliste anglais Robert McCrum qui déclarait dans The Observer de Londres: «Nous sommes, semble-t-il, les témoins impuissants, et peut-être chanceux, de la réalisation d’un des plus vieux et des plus profonds rêves de l’humanité: la fin de Babel.» Mais en faisant s’écrouler la tour de Babel, c’est aussi tout un ensemble de cultures qui se trouvent, du même souffle, menacées. Pendant que, un peu partout dans le monde anglo-saxon, des ethnographes versent des larmes sur la disparition d’une quelconque langue autochtone, les médias s’arrêtent à la frontière du triomphalisme pour saluer l’avènement de l’anglais comme langue universelle de communication. Dans l’intervalle, les Britanniques et les Américains boudent de plus en plus l’apprentissage des langues étrangères et… ils économisent, pendant que les autres nations dépensent des sommes astronomiques pour apprendre l’anglais.

Bien sûr, le rôle de l’anglais ne sera pas éternel. C’est une langue qui sera forcément remplacée un jour par une autre langue, mais dans l’état actuel des choses il est impossible de savoir avec certitude laquelle prendra la relève, encore moins quand exactement cette possibilité se réalisera. Enfin, il faut toujours se souvenir qu’une grande langue de communication peut avoir une durée de vie très longue, même lorsque ses locuteurs auront disparu de la surface de la terre. Le latin était disparu comme langue maternelle dès le Ve siècle, mais il s’est maintenu comme langue internationale au sein de la civilisation occidentale jusqu’au début du XXe siècle. Maintenant que l’anglais a remplacé le latin et qu’il s’est répandu à l’échelle de la planète, son taux de résistance risque d’être élevé encore plus longtemps, même lorsque les États-Unis auront cessé d’exister. Pourtant, l’usage de l’anglais comme langue universelle ne repose pas sur un choix : aucun pays n’a le choix de l’ignorer. Pourtant, cette langue est tout aussi difficile à apprendre que le chinois, le japonais, le russe, le français, etc., et des centaines d’autres. L’anglais n’est pas plus beau ni plus doux ni plus éloquent que l’italien ou l’allemand. L’expansion de l’anglais ne repose aucunement sur ses qualités internes, mais il ne peut avoir l’assurance de conserver indéfiniment son statut de seule langue véhiculaire internationale. C’est le destin de toute langue de connaître la compétition: les aspirants au titre sont nombreux, le chinois, l’espagnol et l’hindi étant déjà en train de tirer leurs marrons du feu. Mais les changements prendront du temps, l’anglais ayant encore de belles années à vivre. Même si les États-Unis perdaient dès maintenant leur suprématie militaire, économique, politique, etc., l’hégémonie de anglais demeurerait, car le déclin de l’empire américain ne sonnerait pas pour autant le glas de la langue anglaise. Même si les États-Unis disparaissaient d’un seul coup, leur langue poursuivrait sa course ailleurs dans le monde, car la régression d’une langue véhiculaire internationale est très lente.


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